mercredi 18 avril 2018

Blouses et tabliers

    


    Autrefois les maîtres portaient la blouse, habit de travail en protection contre la craie et l' encre, uniforme de l' enseignant, à mon époque elle était grise. En fin de carrière, j' ai vu apparaître chez les professeurs plus jeunes la blouse blanche et l' étape suivante a été, je crois, finie la blouse, vive le blouson, le cou à l' air et les baskets. 


    On portait sous la blouse costume deux pièces, chemise et cravate, les chemises étaient aussi mal faites que maintenant, elles étranglaient les cous, elles remontaient sous le menton. Autrefois, soumis, on supportait, maintenant on va col ouvert et on a bien raison. Mon père possédait aussi des faux cols en celluloïd, le pire inimaginable supplice, étouffement proche. Je ne suis pas sûr que les femmes avec leurs corset à baleines respiraient beaucoup mieux. Je suis certain que maintenant un fabricant qui lancerait la fabrication de chemises hommes avec col bas et vaste fermant très loin du menton ferait fortune chez nos édiles soumis aux protocoles vestimentaires, la mortalité masculine par apoplexie diminuerait  (l' idée est lancée,)  "la chemise qui  n' étouffe pas" (appellation déposée).   

    La blouse protégeait les vêtements de cette craie insidieuse qui pénétrait aussi dans les bronches. J' apprenais aux élèves à effacer les tableaux  par un mouvement vertical poussant la craie vers le bas, puis j' ai décidé de les effacer moi-même et en fin de carrière j' utilisais une méthode personnelle autre que le tableau noir ou vert et tout aussi aussi efficace. 

    Les écoliers dans mon enfance portaient un tablier noir bien enveloppant, fermé à l' arrière par une ganse, noir pour lutter contre  l' ennemi, cette horrible encre, faite, selon internet, à partir de la gentiane, terrible, sournoise, agressive, incontrôlable, indélébile sur les doigts. Certains écoliers avaient l' art de la répandre sur leur page blanche, on les voyait frotter désespérément avec leur gomme à deux parties l' une molle pour le crayon, l' autre dure pour l' encre, qui disparaissait au profit d' un trou dans le papier.

    Cette encre associée au porte - plume lanceur permettait des compétitions acharnées. On pousse le porte-plume lanceur bien rempli, en bas avec le pouce de la main droite, on retient plus haut avec la main gauche on lâche vers une cible désignée à surtout ne pas manquer, sinon gros dommages collatéraux. On  s' amusait aussi à maculer une feuille  qu' on repliait ensuite pour interpréter l' apparition de dessins symétriques, du genre papillon. Des nostalgiques de l' école, qu' on appelle psychologues, s' amusent encore à ce jeu avec lequel ils décèlent votre personnalité et ses frustrations en faisant dire n' importe quoi à la réponse et à votre façon de répondre. Ils appellent çà "test de Rorschah". D' autres s' en servent en décoration pour remplacer un manque de talent créatif.

                                                                                                                               Je pense tout à coup à un autre jeu avec les manuels scolaires. On dessinait un petit bonhomme stylisé avec des ronds et des traits en haut à droite de la page, un autre à la page suivante, à peu près au même endroit, très peu différent par exemple les jambes un peu resserrées et les bras plus élevés, on pouvait y adjoindre une corde à sauter, et ainsi de suite comme çà jusqu' à la dernière page du livre de lecture, ensuite en prenant délicatement le haut du livre entre le pouce et l' index on faisait défiler les hauts de pages à grande vitesse et par la persistance rétinienne le bonhomme s' agitait, sautait, courait, encornant un peu les pages qu' on essayait d' aplanir difficilement ensuite. Regard courroucé du maître sur cette réinvention du cinéma et ses conséquences désastreuses sur les manuels scolaires                      

    Je vous livre aussi le jeu de la plume "fléchette" très dangereux, aussi je le décris seulement parce que les plumes d' écolier n' existent plus ailleurs que dans mon grenier. Vous écrasez avec un marteau la partie coulissante de la plume jusqu' à apparition d' une échancrure dans laquelle vous introduisez  un semblant de pennes de flèches obtenu en pliant un carré de papier selon médianes et diagonales, le résultat est une fléchette qui se pique encore mieux sur le tableau en bois, au moindre relâchement de l' attention du maître, rare car un maître expérimenté donc avisé ne tourne jamais le dos, toujours faire face à   l' ennemi. Attention, tous les jeux de fléchettes sont dangereux et mes fléchettes avaient une trajectoire très aléatoire.


    Et le jeu de la loupe dans la cour de récré les jours de soleil, vous vous approchez sournoisement de la victime et vous concentrez sur sa main les rayons du soleil jusqu' à obtention du cri de brûlure. Vous pouvez aussi essayer d' enflammer un morceau de papier  ( et de faire brûler l' école bon débarras,  non, jamais, sacrée    l' école), le mieux est le lacet de votre chaussure, il se met à rougir d' incandescence  à émaner une bonne odeur de roussi, et à fumer jusqu' à sa dernière fibre, ensuite  votre mère demande comment vous avez fait pour perdre un lacet - Je ne sais pas maman, pourtant je l' av ais ce matin en partant pour    l' école.

     Au mois de mai, tous les trois ans, tous ces jeux intelligents étaient abandonnés dès que quelqu' un avait crié " les hannetons sont là"  on les collectionnait, on les faisait voler au bout d'un fil, ce qui était plus intéressant que de subir la leçon rituelle sur ses métamorphoses, immanquablement suivie de celles du papillon puis celles de la grenouille et du crapaud. On les connaissait les vers blancs qui dévoraient tout dans les jardins. Quand on retournait la terre avec nos bêches non motorisées, il fallait sans cesse se pencher pour extirper les vers blancs qui sinon se transformaient miraculeusement en une espèce de momie, laquelle après un long sommeil s' ouvrait en hanneton volant, bruissant. On avait bien raison ensuite de se venger sur eux. Et pour les métamorphoses de la grenouille, on élevait souvent des têtards dans un bocal en classe, à côté de l' assiette où on faisait germer dans du coton humide, des lentilles vertes, pour obtenir parfois d' adorables petits crapaud et une petit feuille au haut d' une longue tige.

    Je reviens à l' encre, on luttait contre, avec les buvards qui souvent étaient publicitaires, de toutes sortes, on aurait pu faire des collections, j' ai encore dans mon grenier un gros paquet de buvards des vins du " Postillon " qui avait envoyé à l' école un énorme colis avec de beaux petits chapeaux en carton, que j' ai distribués au hasard d' une tombola crée à cet effet, plutôt que de les donner aux premiers j' avais pitié des cancres.       

    On n' a pas la nostalgie des taches d' encre  mais celle des beaux petits encriers blancs en porcelaine qui s' encastraient dans les trous des tables à deux places à panneau incliné fixe ou relevable, celle aussi des beaux plumiers en bois parfois à coulisse et pivotant. A chercher tout ça dans les brocantes. En fin d' année, on faisait disparaître     l' encre sur les tables à l' aide d' éclats de verre qui tiraient de fins copeaux, pour une rentrée impeccable toute neuve. On ne pouvait cependant pas reboucher les entailles faites par les couteaux de quelques-uns, réprouvés par la majorité. Beaucoup d' enfants, dont je faisais partie, mais on n' avouera jamais même sous la torture, étaient bien contents de retrouver à la rentrée non seulement les copains mais aussi le monde de l' école et sa finalité.   
   
    J' arrête, je jette l'ancre. Vint le Baron Bich et ses millions     d' enfants "bic" envahirent la planète, une nouvelle ère commençait.

samedi 14 avril 2018

Mathématiques

 
Je me revois quarante années en arrière quand surgit dans nos écoles un évènement qui changea nos vies d' enseignants, un cataclysme.


J' en avais vaguement entendu parler par un collègue d' une ville voisine " Tu sais ce que  c' est la théorie des ensembles ? - Non, aucune idée - On en parle beaucoup - Ah bon ! " . Et on en parla de plus en plus si bien que j' achetai une publication toute neuve qui m' expliqua par le détail de quoi il s' agissait, remettre de l'ordre dans une maison un peu disparate, reconsidérer la structure des nombres, savoir de quoi on parle et faire avec des mathématiques de la mathématique.


 Et j' étais à peu près prêt quand le tsunami surgit dans les classes.Je fus convoqué  au chef lieu du département ou en une journée j' eus droit à l' exposé à rapidité vertigineuse des nouvelles  maths de la 6ème à la terminale. On peut appeler ça une formation très accélérée. On se regardait entre collègues ce qui signifiait " tu suis encore ou t' es largué ?" 

Une autre fois, convoqué encore, à mon avis pour un complément de formation au cas où je n' aurais pas tout saisi, non, je compris  qu' on me demandait d' être à mon tour formateur vers les instituteurs de mon canton.

 On s' habitue à tout et j' entrai dans la danse. Finalement ce         n' était pas la mer à boire, cependant, en particulier la géométrie prit un tout nouvel aspect. Jusque là, on faisait confiance à Euclide qui avait dit que la droite est le plus court chemin d' un point à un autre, mais demandons au GPS quel est le plus court chemin pour arriver à la destination des vacances, il va faire des histoires avec ou non les autoroutes, en privilégiant le plus court en temps ou en kilomètres, avec ou sans radars, ringard le Euclide, ça avait besoin d' un sérieux coup de torchon. 

Je viens de rouvrir mon premier livre de mathématiques modernes ou de mathématique moderne au singulier destiné aux élèves de la classe de quatrième en 1971 (Editions Bordas) et je lis (page 154): Définitions :  Nous appelons droite affine-euclidienne (sans lui demander son autorisation à Euclide)  tout ensemble (D) de points (jusque là         d' accord, ensuite ça se corse) auxquels est associée une famille F de bijections de (D) dans R (pas dans l' air) dans l' ensemble R des nombres réels( que vous connaissez certainement très bien, merci de me le confirmer)  telle que                                                    1. si f  et g sont deux éléments de F, il existe un nombre réel a satisfaisant à :  quel que soit M appartenant à (D)   g(M) = f(M) + a ou bien quel que soit M appartenant à (D) g(M) = - f(M)+ a           2. inversement si f est un élément particulier de F et  a un nombre réel  (un vrai ! pas un imaginaire car il existe des nombres imaginaires, allez voir sur Wikipédia) les bijections obtenues par les formules (I) et (II) appartiennent à F.  Nous appelons distance de deux points A et B d' une droite euclidienne le nombre positif valeur absolue de f(A) - f(B), f étant une quelconque des bijections de F. 

Et voilà - pauvre Euclide et sa définition simpliste.


 Ainsi définie vous pouvez être certain que notre ligne droite reste droite dans toutes les courbures de l' espace-temps, sans se recouper sinon adieu  la bijection !  je n' en suis quand même pas sûr lors de soirs de fête trop bien arrosés


Voilà, j' ai tout dit. j' ajoute que la consommation d' aspirine à      l' époque a  vite augmenté dans le corps enseignant) les élèves quant à eux, ils veulent bien tout ce qu' on leur dit, pas contrariants. Un ou deux de mes élèves semblaient avoir compris
ce que ça voulait dire, les autres je ne sais pas ils s' étaient endormis avant la fin de la démonstration, moi aussi j' avais un peu compris, bien obligé puisque je l'enseignais mais je n' en suis pas tout à fait sûr. J' ignore ce que tout ça est devenu, je suis un retraité très réel comme l' ensemble R (des nombres "réels" ) et j' ai bien mérité ma retraite.

vendredi 16 février 2018

Aujourd' hui rien à dire

 Aujourd' hui je n' ai rien à dire , je suis trop vieux pour pouvoir encore trouver matière intéressante  et mes dires ne peuvent être que banals (le pluriel banaux étant réservé aux fours banaux du moyen - âge, j'admets cependant que le "aux" sonne mieux que le "als").  Rien à dire de fondamental, donc m'en tenir plutôt qu' au fond de ma pensée (plutôt qu'au "fonds" avec un "s" je n' en ai qu' un petit), à la forme, et je le dis et je le répète et j'insiste pour le plaisir de la "polysindète" qui comme tout le monde le sait est la répétition voulue d'un lien de coordination et non une lourdeur de style. Le contraire de la polysindète est la "disjonction" qui consiste à ne pas répéter un terme dont dépendent plusieurs autres, ce que je pratique en disant que j'espère qu'on peut apprécier, aimer, désirer me lire (économie de deux "qu'on"). On naît, on apprend, on mémorise, on sait, on affirme, on pontifie, on vieillit, on s'assagit, on doute, on raille, on rit et puis le rire se crispe et on se tait, mais...Jacques Brel l' a chanté "Les vieux ne parlent plus ou alors seulement parfois du bout des yeux", cette forme littéraire qui fait, en fin de phrase parler du bout des yeux, c'est, dis-je (proposition incise), une "substitution". Je suis un vieux très sentimental, j'aime dans les mots leur rythme et leur musique, je pleure aux "sanglots longs des vi-o-lons de l'automne" en précisant, là c'est fondamental, que cette division d'une syllabe en deux sons distincts a pour nom "diérèse".  On n'en sait jamais trop pour parler quand on n'a rien à dire. 
    Complément : cette "diérèse" qui permet de bien faire sonner les alexandrins est un membre de la grande famille des "métaplasmes", (altérations de mots).                                                                 D'autres membres de la même famille ?  "Maîtresse, M'dame, I fait rien qu'à m'embêter", un phonème est supprimé en début du mot "Madame", ça s'appelle une "aphérèse".                                                                    Et quand le président (un ancien) délivre ce message " Casse-toi, pauv' C...", ce n'est pas une injure grossière mais seulement une "apocope" car le phonème est supprimé à la fin du mot. Et si on le supprime au milieu du mot, alors c'est une "syncope" mais je la sens venir, alors j'arrête là - excusez-moi, aujourd' hui je ne savais vraiment pas quoi dire- alors c' est vraiment n' importe quoi.



 

Destin et ange gardien 3

Laon - 1945 - J' étais élève de l' Ecole normale d' instituteurs de Laon. On nous proposa une visite de la cathédrale avec accès à    l'intérieur des tours aux endroits habituellement hors visite. Nous étions un petit groupe, une quinzaine peut-être avec un guide qui nous emmena dans le haut des tours. Bonne visite, intéressante car dans des endroits habituellement fermés aux visiteurs et voilà que me vint une idée géniale : confectionner vite fait un petit avion en papier et suivre sa trajectoire dsur la ville depuis une altitude 70 mètres.Je suis resté à l' arrière du groupe et je me suis avancé dans une ouverture - créneau sous corniche - et très près du vide  j' ai lancé mon avion mais je n' avais pas prévu que à cause de    l' épaisse mousse verte qui tapissait le sol mes deux pieds allaient glisser et m' entraîner vers l' extérieur à la suite de l' avion. Je me suis senti partir et par un geste réflexe j' ai lancé mes deux bras vers l' arrière où ils se sont refermés sur je ne sais quoi, une gargouille peut-être et j' ai pu ramener lentement avec précaution mes deux pieds en arrière. Une peur affreuse,une énorme sueur froide en imaginant ce qu' aurait été un plongeon de 70 mètres, les réflexions qui seraient venues pendant la descente et  l' affreux contact avec le sol. J' en frémis encore. Je rejoignis le groupe et je n' ai surtout rien dit à personne. Je sais maintenant ce qui a retenu mes bras, c' était mon ange gardien.

jeudi 8 février 2018

dimanche 18 novembre 2018

Maître d' école

J' ai été maître d' école - nostalgie -



lundi 1 janvier 2018

Après l' exode


Après l' exode
     La vie reprit donc, difficile, il fallait assurer la maintenance de  l' armée d' occupation et se contenter du reste, les files d' attente de parfois plusieurs heures s' étirèrent devant les étals des commerçants pour un résultat bien maigre, les tickets de rationnement apparurent, la ration de pain s' évanouissait dans le déjeuner du matin, le beurre ne s' étala plus sur les rares tartines, le café laissa sa place aux ersatz. L 'Etat prôna le "retour à la terre", une grande parcelle communale fut partagée en lots à disposition de qui voulait faire pousser ses  pommes de terre, on en demanda un et on se mit au travail de défrichement. Vêtements rares, chaussures introuvables, pénurie générale, avec apparition d' un marché parallèle dit " noir " pour qui pouvait payer. Les kilos superflus fondirent, le look général de la population se modifia.                                           On savait que des gens étaient  enlevés de leur domicile et qu' on ne les revoyait pas, mais les mesures antijuives étaient mal connues dans le village, parfois des enfants nouveaux apparaissaient, on ne pouvait imaginer l' inimaginable.Le soir, le couvre-feu nous tenait à la maison. On vit apparaître une bizarre police parallèle, les miliciens, reconnaissables à leur habit bleu et leur béret. Un soir la porte de la maison s' ouvrit brusquement et mon père apparut livide, il ferma la porte à clef et tarda à reprendre son souffle. Après s' être attardé avec des amis à raconter des fadaises dans un "bistrot" quelconque, comme tous les hommes, ou presque, à l' époque en buvant des "canons"  (verres de vin rouge), il avait dépassé l' heure du couvre-feu et un milicien l' interpella sur son trajet de retour à la maison.  Au lieu d' obtempérer, ne voulant pas partir en Allemagne, il se projeta avec sn vélo sur le milicien et sa bicyclette qui s' étalèrent sur le sol  et s' en était suivie une course poursuite dans la nuit autour des rues qui s' était terminée par cette irruption brutale dans la maison. Le lendemain le milicien questionnait partout, enragé, voulant retrouver le "salopard" qui avait osé...Mon père fut même consulté par le monstre en bleu,  mais il n' était au courant de rien, bien entendu et ne put fournir aucun renseignement. Anecdote musicale: un soldat allemand occupait la maison voisine, m' entendant jouer de     l' harmonica il m' interpella, me demanda mon nom, examina               l' instrument et  expliqua à "Jakob" que seuls les allemands et en particulier ceux de sa ville savaient faire des harmonicas de qualité, marque Hohner bien entendu, et qu' il m' en ramènerait un à sa très prochaine permission à Frankfurt (ou  Stuttgart, je ne sais plus) et il tint parole et me ramena l' instrument. Je le perdis vite, l' ayant prêté à un camarade stupide qui en joua pendant des heures de classe et se le fit confisquer. Comme l' histoire du couteau racontée précédemment, ne rien accepter de l' ennemi. En réalité, le souvenir vient de se préciser, il       m' avait  demandé 20 marks (ou équivalent francs) au moment de la remise. Le même m' appela bientôt pour proposer à "Yakop" un jeu stupide, qui consistait à poser la main ouverte sur la porte en bois de mon garage et à piquer le plus vite possible la pointe de son poignard dans les écartements successifs des doigts, sans piquer les doigts, Il était  d' une habileté incroyable. Pour l' honneur de la France, j' essayai avec mon couteau et   n' ayant pas sa vélocité, je me piquai les doigts et saignai un peu. Stupidité totale, après, j' ai continué à m' entraîner sans témoins et j' améliorai la performance avec quand même quelques ratés et  de  l' Urgo . Je rejoignis les bancs de mon cours complémentaire, jusqu' en classe de troisième, un bon enseignement général, sciences physiques et chimie incluses (au lycée, cette étude ne commençait qu' en classe de seconde).  Au Brevet Elémentaire, je fus interrogé en Histoire par une femme apparemment religieuse d' après son vêtement, à mon grand étonnement et qui me questionna sur la Révolution française, alors là, je savais tout, le jeu de paume, Mirabeau, les femmes à Versailles , la Bastille, les prêtres réfractaires, la Vendée, je soulignai que le clergé était un ordre privilégié qui percevait des impôts sur le pauvre peuple, elle  m' arrêta alors ne voulant pas en savoir plus, ma faconde  sur le sujet était telle qu' elle       n' avait pas trouvé un espace pour en placer "une" ou  modérer mes attaques contre le clergé (de l' époque révolutionnaire). A mon avis, c' était 10/10 ma note , sauf suspicion d' anticléricalisme primaire, je plaisante bien sûr, elle était très réservée  cette femme mais certainement avec  une optique autre que la mienne sur l' épopée de la grande Révolution française, telle que me l'avait apprise, ma chère école publique, laïque.Effectivement sous Pétain fut abrogée une loi de 1904 sur             l' enseignement par les congrégations et de fortes subventions furent versées à l' enseignement confessionnel, mais c' est après lui  que furent votées les lois qui font prendre maintenant à  l' Etat, la charge totale du traitement des maîtres de l' enseignement confessionnel et des  frais de fonctionnement de ces écoles . Je continue avec mon cours complémentaire où je fus informé que compte-tenu de mes résultats scolaires et du peu de fortune de mes parents de toute évidence je devais me présenter au concours de l' Ecole normale des instituteurs, seule possibilité pour moi de continur quelques études mes parents ne pouvant assumer la prise en charge d' un internat dans un lycée, par contre à l' E N les études et même la pension étaient gratuites à condition de prendre un engagement de 10 ans dans     l' enseignement public sinon remboursement des quatre années de frais de  scolarité - ce que je ne pouvais envisager - si instituteur tu es, instituteur tu resteras. L' idée ne me déplaisait pas et je me sentais apte à affronter ce  concours où pour le département une vingtaine de places étaient à conquérir  mais  voilà  qu' un inspecteur passa à l' école et demanda de lui présenter les candidats  au concours pour un entretien particulier avec chacun d' entre eux. Je me présentai et l' interrogatoire commença, tu connais la fable de la Fontaine " La laitière et le pot au lait", je    m' attendais à autre chose alors voilà, je devais en faire une lecture et des commentaires, je devais dire c e que j' en pensais forme et fonds.  J' expliquai que Perrette était une fille sans malice, certainement très jolie dans son cotillon simple et dans ses souliers plats, j' essayai de montrer       l' habileté du poète dans la progression de l' histoire, je fis la remarque que tout cela me semblait un peu disproportionné et que ce n' est pas en renversant un seau de lait qu' on perd une option sur un château en Espagne, mais enfin c' est un récit quoique un peu léger, très plaisant avec une portée morale  peu évidente car le rêve en soi-même est un bonheur sans demander plus. C' est à peu près le commentaire que je fis.  Retour en classe et le maître, celui qui avait tant insisté pour me faire insrire au concours   m' appelle et me dit :  Monsieur l' Inspecteur a  déclaré qu' il te trouve par tes commentaires encore  un peu jeune et que  tu dois attendre une année pour te présenter au concours. Et voila . Grosse déception , bien sûr je ne m' étais pas présenté comme un fan du brillant conteur   (gloire locale, 15 km de distance de mon village) mais de là à en prendre pour un an, j' en fus d' abord estomaqué  la peine infligée était un peu lourde Ainsi un vieux fossile de l' Instruction publique m' avait fourni l' opportunité de me complaire dans  une année confortable, zéro  souci scolaire, plongeons  dans la Marne avec  les amis et amies (dont une jolie petite blonde), cueillette des petits pois chez les gros exploitants pour un petit pécule nécessaire,  sorties tous terrains à bicyclette, pêche à la ligne,  rencontre de Benedictus de Spinoza,  et Montaigne, remplacement par ma mère de mes culottes courtes par des pantalons, achat d' un rasoir et abandon du journal de Mickey du jeudi en le remplaçant  (aucun manque depuis ) par le "Canard enchaîné" ( gros  dégâts prévisibles sur mon état  d' esprit), attente confortable  de grandir un peu pour l' affrontement d' un monde perçu comme hostile. Une année épanouie de mon existence, merci à        l' inspecteur que je revis à mes débuts d' instituteur, il faisait un démarchage à domicile pour vendre des livres, je le reçus gentiment, bien sûr sans rien lui acheter c' est évident mais je ne lui demandai pas ce qu' il pensait de Perrette.  Et finalement je suis près de penser   qu' il serait bon de créer des classes-pauses  pour les enfants trop en avance de scolarité,     j' en ai connus avec deux ans d' avance, souffrant  parfois du regard narcissique des parents, des classes-pauses pour les enfants stressés et peinants, pas un redoublement systématique comme autrefois qui n' apporte pas grand chose mais des classes où l' élève libéré des contraintes naviguerait pendant une année, selon ses désirs dans les méandres de ses besoins, sans note, sans classement, avec un langage libéré des peurs de       l' échec. Ce concept est assez peu réaliste, mais demande réflexion, pour un élève  dans l' attente de préciser ses désirs et aptitudes, le professeur étant  le recours, surtout pas le juge, avec bibliothèque,  salle d' activités diverses,  labo scientifique, ludothèque, on devrait pouvoir être de degré 3 en math et 8 en français par exemple, et suivre son échelon personnel avant d' être précipité du haut de l' escalier. Je n' ai jamais compris le sens d' un examen général comme si le latin  ou le foot-ball pouvaient contre-balancer les maths ou la chimie, on devrait sortir de l' école  avec des degrés attestant  les échelons atteints  dans les différentes échelles du savoir et de la sagesse, maintenant elle se subit. Le savoir est devenu une marchandise pour laquelle on met les établissements en concurrence selon les critères d' une course au parchemin, publiée dans les journaux, comme pour  l' hôpital aussi que l'on classe selon je ne sais quels critères.  Je me suis désabonné d'un hebdomadaire à cause de son obsession à produire de tels classements et aussi parce qu'il était affirmé dans un commentaire    qu' on pouvait attendre de meilleurs résultats dans  les écoles où les chefs d' établissement choisissent leurs enseignants ce qui m' a choqué.Ce que je dis n'est que  divagations d' un fossile d' un autre âge, autant fossile que mon vieil inspecteur,  ne m' en tenez pas rigueur. Il  faut bien "ramener son grain de sel " et mes propos n' engagent que moi.