Il était si beau mon pont sur la Marne et
vous verrez plus loin, ce qu'ils en ont fait. Une pierre lumineuse,
trois arches bien cambrées, sur des piliers solides,
confiant en l'avenir. Il me conduisait volontiers chez ma
grand' mère, sur l'autre rive de la Marne, à Pavant (Aisne). Chez elle
je me mesurais à la course avec un chien jaune plus grand que moi qui me
rendait au décuple mon amitié débordante. On affolait les nombreuse
poules et même leur beau coq alors qu'on aurait dû les remercier pour
leur véritable aptitude à recycler tout, vraiment tout , et à le rendre
en oeufs solides au jaune éblouissant. Dans la maison des lampes à
pétrole, pas de robinets, l'eau provenait d'une source toute proche,
toujours bien fraîche, toujours offerte. Ma grand' mère excellait à
faire dorer au bout d'un long manche des gaufres inoubliables. Et ses
crêpes, que localement on appelait des "tourtiaux" j'en rêve encore, on
n'en fait plus. Le bonheur simple. Et la corbeille pleine de ces belles
cartes postalesd' autrefois dont les dernières envoyées par le grand
père qui avait laissé sa vie à la guerre et dont la plume habile traçait
des pleins et des déliés de toute beauté. Bien sûr, pas de raccourcis,
et pas de fautes d'orthographe, une autre époque. Je repasse le pont et
regagne la maison, mais au milieu de cette nuit de 1940 on fut réveillé
par un "Avis à la population". A l'époque, un employé municipal qu'on
appelait "l'appariteur" allait de croisement de rue en croisement de
rue porter la parole de l' autorité dans un porte-voix pour diffuser ce que
chacun ne devait pas ignorer des décisions municipales. Pour la première
fois, il passait de nuit, pour annoncer que le pont arrivait au terme
de sa vie et qu'il était urgent de passer de l'autre côté. On s'y
attendait, pas d'effet-surprise. D'autres que nous étaient déjà partis
depuis quelques jours, comme une famille de ma rue qui fut anéantie par
un bombardement visant sur la route une cohorte de ces pauvres gens
désemparés qui fuyaient la guerre. Nous, fonctionnaires (mon père s'
entend car facteur des PTT) ne pouvions partir que sur ordre de
l'Administration ou à défaut, de la mairie. On mit vite quelques
chemises et chaussettes dans deux ou peut-être trois valises qu'on
sangla vite fait sur deux vélos. J'abandonnai, le glaive au coeur, un
être vivant, une petite poule naine au plumage mordoré qui m'avait été
confiée par des voisins partis quelques jours auparavant. Je pris
toutefois le temps de répandre dans la cour de la maison un gros sac de
grains de blé pour lui permettre d' attendre mon retour. A cette
époque, comme tout adolescent, je n'étais pas très concerné par tout ça on n'est pas responsable, on le sait et on en profite. De plus on se
croit invincible et indestructible. Alors quand les canons de la DCA
dessinaient de belles lumières dans le ciel, je sortais pour les voir et
entendre le choc des éclats qui retombaient bruyamment sur les tôles du hangar. Une voisine
(celle de la poule naine) s'en étant aperçue déclara à mon égard "C'est
le petit frisson guerrier". Littérairement c'est beau, mais je
ressentis le choc. Totale aberration me concernant. J'en fus blessé
"grave". on est un gamin, on est fragile. Bon, c'était un aparté
et je repars. Mon père déclara que si on voulait retrouver la porte
entière au retour il fallait totalement oublier la serrure, on se contenta de pousser la porte et on laissa
donc la maison à disposition de qui voudrait y entrer. Poussant les vélos
supportant des valises en carton vite remplies de quelques linges de
rechange, mes parents ma soeur un peu plus âgée et moi nous passâmes sur
l'autre rive. Georges B, je suis désolé de te contredire mais il ne
suffit pas "de passer le pont". Je vais te raconter...
vendredi 8 juillet 2022
jeudi 7 juillet 2022
1940 Exode 2
C' est la nuit, le pont est passé, on monte la côte en poussant les
vélos pour aller vers le plateau comme on fait quand on quitte toute
vallée, et ça grimpe dur, on ne sait pas trop où on va et on sommeille
encore . Je me souviens m' être endormi et réveillé au sol sous la
valise et sous le vélo. On continue et on arrive au petit matin au
village d'origine de mes grands parents (côté mère), joli nom,
Hondevilliers, on a quitté l'Aisne, on est en Seine et Marne. Ma mère a
déjà émigré lors de la première guerre mondiale, deux fois même, avec
des charrettes et des boeufs, elle connaît, en habituée. On essaie d'
apercevoir, dans le jour qui naît, les murs de nos aïeux, on hésite,
mais pas de temps à perdre et puis on n'est pas seuls, la route se
garnit, comme le "Cid" de Pierre Corneille, nous partîmes cinq cents
etc... à peu près car quelques-uns avaient bien dû rester,
volontairement ou pas réveillés, mais par un prompt renfort, parodiant
Corneille nous nous vîmes trois mille avec les gens du Nord,
(excusez-moi, je n'ai pas pu m' en empêcher et j' aime la rime) puis ce
n'est plus très net, des camions, de la marche, des autobus, encore de
la marche, un petit train local aussi, et toujours ces deux vélos qui
nous encombrent au lieu de nous aider, on dort où on peut, dans des
granges, salles d'accueil, parfois un peu entassés, sol ou paille, fais
pas la fine bouche, toilette vite faite, c'est l' aventure faut la vivre
au maxi, on mange ou on mange pas, c'est selon, au hasard des
accueillants qui vont à leur tour être des accueillis. Aïe, l'un des
vélos, juché sur le faîte d'un car est entré en contact avec une branche
basse et ses roues décrivent maintenant des cercles imparfaits, je
peine à le tirer. Excellent souvenir, d'une nuit confortable à Clamecy
où spécialement pour nous, non coupables, on a ouvert les portes du
Palais de Justice nous procurant une nuit confortable allongés sur les
marches d'accès au prétoire. Le luxe total. A Sens, sur la grand place,
des soldats, autant que nous en errance, nous jettent des boules de
pain, un peu dures, on les ramasse par terre, on essuie la poussière,
hygiène douteuse, un régal. Pas de récriminations, ça change des miches
blanches. Les soucis deviennent visibles chez les parents malgré leur
expérience des situations d'exception, quand on aura dépensé les
derniers sous comment fera-t-on, surtout, autre souci, on dévie de la
ligne fixée par l'Administration des PTT (Postes, Télégraphes et
Téléphones) qui ayant tout prévu avait indiqué à ses agents de se
rendre à Laval, dans la Mayenne, et pas ailleurs, là seulement ils
toucheraient leur paye ou au moins un acompte permettant de subsister
jusqu'à la saison prochaine, suffisait d' y aller mais ces véhicules,
camions ou autobus, quand ils voulaient bien nous prendre c'était
direction vers le Sud, quelle idée car la Mayenne, c'est à l'Ouest sur
la carte, impossible de dévier leur parcours, volant fixe vers le Sud et
souci grandissant chez les parents. Le Sud, vous savez et l' avez
peut-être chanté, "C' est un endroit qui ressemble à la Louisiane, à
l'Italie etc..." vrai musicien Nino Ferrer. Mais la situation n'est pas
à chanter, elle est à marcher. On continue, tiens c'est
Clermont-Ferrand au grand dam de mon père et à son corps défendant, on
est loin de la Mayenne. Il est père, il doit subvenir à nos besoins, ce
n'est pas rien d'être père, mon père fallait y penser avant, pas ma
faute, moi je suis en dehors de tout souci ou responsabilité, pas encore
un homme et pas pressé de le devenir, vu comment ça se passe et l'
aventure c' est génial. Au hasard d'un transport, on trouve échouée là,
du côté de Clermont-Ferrand ma grand mère (côté père), comment est-elle
arrivée là, toute seule, on se demande. Ma soeur un peu plus âgée que
moi, lui tient compagnie pour la réconforter, on remonte dans un bus, on
fait quelques kilomètres et on regarde autour de soi, plus de soeur,
plus de grand 'mère, perdues, envolées...e car est parti
sans elles . Stress total mais on les retrouvera un peu plus tard dans
une usine désaffectée, à "Le Monastier" je crois. Soeur retrouvée mais
grand mère reperdue et pas revue jusqu' au retour, résignation, on la
retrouvera bien un jour , elle a su venir, elle saura repartir.
mercredi 6 juillet 2022
1940 Exode 3
J' en étais où ? Ah oui, la grand mère reperdue, on l'a retrouvée plus tard
dans son village, Pavant, où elle était rentrée toute seule ( sais pas
comment). Donc on entre en Lozère, et sans peur car si on avait connu
l' histoire de la féroce bête du Gévaudan on serait retourné en courant
vers la Mayenne, et l'histoire de l'auberge sanglante ou "auberge rouge"
de Peyrebeille, vous la connaissez, c'est plus à l'ouest dans
l'Ardèche. Belle journée, beau temps, la famille bien serrée et
conditionnée se présente au bureau des PTT de Saint Chély d'Apcher,
(faut apprendre à le prononcer ce nom) . Monsieur le Receveur, je suis
facteur des PTT (et j'en suis fier, plaisante pas, c'est pas le moment)
dans l' Aisne, je vais à Laval (mon premier palindrome connu) dans la
Mayenne et ... Entrez, je vous en prie..Accueil plus que chaleureux de
cette bonne famille émue par l'errance de ces pauvres gens de là - haut,
si loin. Invitation à une table bien garnie. Vous en prendrez bien
encore un peu - Ah oui et sans me faire prier - ensuite une vraie
chambre avec de vrais draps de lin, et même un lavabo nécessité plus
qu' absolue, à cette époque je n' avais encore jamais vu une baignoire
ou une douche, c' était toilette rapide à l' eau froide devant un lavabo
trop haut, pas d' autre chauffage dans la maison que la cuisinière
dans la cuisine, et cependant on survivait (en grelottant). On l' a
évoqué souvent, ensuite, cet hébergement à un tas d'étoiles et comme
c'étaient de braves gens etc, ça devenait une litanie à la maison (non,
j'ai pas dit l'Italie, mon épouse qui m' écoute sur mon épaule est aux
trois-quart sourde ). On serait restés volontiers mais il fallait
reprendre la route dans cette longue marche vers le Graal qui pour nous
était la feuille de paye. Merci infiniment, s'il vous plaît
indiquez-nous la route de Mende et comment y arriver. On a dû prendre
une ligne secondaire, qui sûr, n'existe plus maintenant que la notion
de service public est devenue désuète et ringarde et que seul le profit
compte. Arrivée à Mende, accueil à la gare par les bonnes dames, pas de
fanfare mais presque et on nous conduit à une longue table où ces dames
dévouées et charitables, je les trouve même jolies, nous versent un
grand bol de soupe, de la bonne aux légumes, et même une deuxième si on
veut (je partirais bien tous les ans en vacances-exode à Mende). Je
pensais bien devoir, en contre-partie, réceptionner un message du
genre "N' oublie surtout pas dans tes prières de remercier Notre
seigneur et sa bonne mère Marie pour cette soupe chaude et leur infinie
bonté envers toi" (Bonté, faut voir). En pur produit de la grande école
publique, laïque, républicaine et libératrice, j'avais des doutes déjà
bien ancrés. Mais je suis mauvaise langue et esprit mal tourné, rien de
ce genre, seulement pure compassion gratuite et désintéressée.Après la
soupe, le toit. On nous conduit à de beaux baraquements qui sentaient
bon la résine fraîche, des box à deux fois deux lits superposés, en
planches avec paillasses bien propre et toute neuves, on était les
premiers. Rien à dire si ce n'est que ce beau logement était édifié en
bordure de la rivière Lot, parfois capricieuse et plus ou moins
débordante, en clair on avait de l'eau jusqu'aux chevilles. On laissera
sécher et on grattera la boue, mais d' abord auparavant nécessité
absolue est d'aller se présenter à la Direction départementale des PTT.
Mon père se présente dès le lendemain au Centre, accueil très poli mais
bientôt " Mon pauvre ami, que faites-vous là, on vous a dit d'aller à
Laval dans la Mayenne, allez à Laval, ici on ne peut rien pour vous".
La cata. On revient aux baraquements "Demain, à la gare, on va à Laval "
(refrain connu). Timide objection de ma part "on n' est pas mal ici,
nourris et logés et si on remonte on va rencontrer les allemands ."Tais-toi et t'occupes pas de ça". On va à la gare dès le matin, on
voit deux quais et sachant que les trains roulent à gauche et qu'il ne
faut surtout pas aller (hélas, je ne verrai pas la mer) vers le Sud, on
montera dans le premier train bien orienté et sans billet, ça n' existe
plus. Il en vint après une longue attente, tout n' était donc pas perdu.
Où allait-il ? Bonne question, vers le haut de la carte, c'est déjà
pas mal. On introduisit le dernier vélo dans le fourgon de queue et
c'est ainsi que (personnellement pas très rassuré quand même), nous
allâmes à la rencontre de l'armée allemande.
mardi 5 juillet 2022
1940 Exode 4
On remonte. On ne savait pas trop où allait le train, on verrait
bien. Sûr, ça nous rapprocherait de Laval ( en Mayenne, j'insiste et ne
veux plus de moqueries). Pas à mon aise dans ce train à vapeur allant je ne sais où. Je
supporte cependant, il fallait bien arriver à Laval pour y recevoir
quelque argent, même dussions-nous finir le trajet à pieds ? un "s" car
on en a deux, sauf exceptions courantes suite aux blessures de guerre,
unijambiste ou unibrassiste, c' était courant (si on peut dire avec une
seule jambe) après la grande guerre. On s' y habitue on en reparlera
plus loin à propos de mon père qui était revenu sans l'
usage d' un bras et osait dire qu' il en était heureux (de s' en être
sorti comme ça). On avait pris le bon quai, déjà çà. Le train roula,
roula, parfois il s'arrêtait en durée indéterminée, pour cause
indéterminée, endroit indéterminé, il repartait, long, long (le temps,
pas le train), quand même un bon train. Je comptais les chocs aux
raccords des rails, ce bruit qui se répète, qui lasse, qui fait somnoler
mais qui permet si on connaît la longueur des rails et si on dispose
d'une montre d'en déduire la vitesse de l'engin, pas de machine à
calculer en ce temps-là et ma belle montre à gousset était restée dans
la maison ouverte, la reverrais-je ? Je l'avais reçue en cadeau de
communion solennelle, oui je l'avais faite ma communion, mon père ne
croyait plus à grand chose après la guerre, (ni même
avant d' ailleurs) mais pas sectaire, il
m'avait laissé suivre ma curiosité, je voulais faire comme tous les
autres et au catéchisme on s' amusait bien, on nous racontait des
histoires, on nous projetait de belles images de gens qui, je me
demandais pourquoi portaient toujours des poteaux en bois, c' était
vraiment plus qu' un peu répétitif. De plus je ne connaissais pas la
longueur des rails, je raconte tout ça pour montrer que c'était long ce
voyage de remontée. On peut aussi inventer une onomatopée, exemple "on
va bien-TÔT-a-rri-VER, on va bien -TÔT-a-rri-VER ...", vous pouvez même
le chanter en Do majeur ou en mineur si vous
êtes triste. D'un seul
coup, arrêt total, silence, black-out, plus de mouvement, on est face à l'ennemi (après
armistice quand même, drapeau blanc, pas encore amis mais çà viendra
pour certains, collabos... honte à cette France là). J'avais prévenu mon
père que les ennuis allaient commencer, au lieu de rester près des
bonnes dames à la bonne soupe, mais têtus tous ces vieux, il avait quand
même 42 ans...Train immobilisé, finie la Mayenne, adieu la feuille de
paye, je la voyais ouvrir des ailes blanches et s'envoler par la fenêtre
du compartiment, même deux feuilles car deux fonctionnaires des PTT
dans la famille.(J'ose le mot "fonctionnaire" très péjoratif qui
signifie nanti, privilégié, parfois payé à ne rien faire, oui mon bon
monsieur et même "c'est nous qu'on les paye", expression reçue en pleine
face,un jour, des années après cette histoire par l'auteur de ces lignes devenu instituteur
dans son village, vraiment pas généreux mon Etat employeur, de plus j'étais un des
très rares du pays soumis à l'impôt). Alors, on est où ? Dans une
gare "La Mothe Saint Heray", drôle de nom , drôle de saint, connais pas,
fais voir le calendrier des PTT. On descend les valises en carton-pâte.
Pardon, monsieur le chef de gare, est-on dans la Mayenne? - pas du tout
- et c'est loin la Mayenne ?- Peux pas dire les kilomètres mais c'est
pas tout près. Gens du pays très accueillants, on est emmenés dans une
grande maison adossée à la voie ferrée, par une vieille dame et ses deux
fils jumeaux (dont l'un ne reviendra pas des camps), des menuisiers.
Grande salle à disposition, chambres, pas de bruit de train, finis les
trains, figés les trains, calme et repos, un potager bien soigné dont on
profitera. Bonne nuit. çà s'arrange. Lendemain matin lever aux
aurores, coup d'oeil curieux aux alentours et que voit-on ? Un camion de
soldats allemands a manqué le pont du chemin de fer et est passé
par-dessus la rambarde, des soldats courent, l'ambulance est là. Je
suis tout attristé, cet homme s'en sortira-t-il ? D'un seul coup ce
n'est plus un soldat ennemi, c' est un homme sans uniforme avec femme et
enfants. Comment en est-on arrivé là et je me remémore alors, une
remarque que j'avais faite à mon instituteur et sa réponse, je vous
expliquerai au prochain paragraphe de mon récit.
dimanche 3 juillet 2022
1940 Exode 5
J'ai terminé la page précédente en parlant d'un instituteur que je
vénérais, il nous apprenait la République. En classe un jour de 1938, on
parlait de l' Allemagne et de ses habitants, de la solidarité
nécessaire entre les peuples, mais moi, pensant à mon père mutilé de
guerre, j'étais bien d'accord, certes, mais avec mention particulière
quand même envers les allemands et j'eus un mot malheureux "- Oui, M'
sieur, mais ce sont nos ennemis " - Oh, là là ! qu'est-ce que j'avais
pas dit ! - "Mais mon petit, en parlant comme ça on aura toujours des
morts sur des champs de bataille, nous sommes des hommes comme tous les
hommes de toutes les nationalités et de tous les pays, nous nous devons
concorde, solidarité et refuser toutes les destructrices idées de
revanche dont on a pu nous imprégner, il faut se serrer les mains,
réfléchis-y-bien etc..." Il n'a pas dit exactement ça, mais c'est ce que
j'aurais proclamé à sa place. Honte sur moi, je résolus de revoir mes
points de vue et à l'avenir surtout de mieux tenir ma langue, mais
pourtant qu'en advint-il? Deux ans plus tard, mobilisé, prisonnier de
guerre, il revint en pas très bon état alors je ne jugeai pas bienvenu
de confronter de nouveau nos points de vue. (il avait vu si c'était des
amis !). J'enchaîne avec mon père, même si ça nous écarte un peu de
notre périple vers où, je ne le redirai pas puisque vous savez qu' on
allait vers la ville de Laval, dans la Mayenne, via la Lozère Donc mon
père travaillait avec son père, petite entreprise familiale de
maçonnerie, famille besogneuse, 4 frères plus un décédé
accidentellement, 3 soeurs. Né en 1897, il avait un peu moins de 20 ans
en mai 1917 quand on le mit dans une tranchée au "Chemin des Dames" dont
il reçut le 5 mai au matin (il paraît que les sorties étaient parfois
précédées d'une bonne rasade de rhum, allez savoir pourquoi) l'ordre de
sortir pour aller prendre la tranchée d'en face, à quelques dizaines de
mètres où se terraient les ennemis (pour ce mot voir paragraphe
précédent). Simple, se désemmêler des barbelés partout emmêlés, passer
entre les balles des tirs des mitrailleuses et les mille éclats des
obus, descendre dans la tranchée d'en face, faire des prisonniers (on
est humains quand même) et hisser le drapeau de la victoire, attention
pas le droit de reculer, regard vers l'avant. Les chances de réussir
c'était zéro, celles d'en revenir intact tout près de zéro. Les
généraux qui devaient surveiller dans des lorgnettes, d'assez loin
cependant rassurez - vous, avaient jugé cette attaque-suicide nécessaire
à la victoire de la grande France éternelle et ils recommencèrent sans
se lasser la même stratégie. Par chance, cette fois-là, avec mansuétude,
ils ne firent pas de "fusillés pour l'exemple" Mourir pour la Patrie
...sort le plus beau...le plus digne d'envie... Mon père osa me dire
plus tard que pour la Patrie il était pas contre mais que la guerre c'était aussi
pour défendre les biens de ceux qui en avaient beaucoup, mon père des
fois il disait n ' importe quoi, (pas comme son fils). Toujours
est-il que le sentiment du devoir envers le pays était fort et peu
voulaient s' y soustraire. Mon père donc fut ramassé à terre par des
infirmiers-brancardiers courageux, lui pas très frais, un peu très rouge
partout, quelques centimètres d' os en moins dans l'humérus droit, des
éclats d' obus baladeurs dans le thorax, ça on ne le vit qu'après quand
on inventa la radio. (Tout heureux mon père, çà faisait un peu mal mais
sorti de l'enfer). Une peau solide avait retenu le bras qui sinon aurait
pu aller loin, et puis convalescence dans le Béarn, soigné par de
jolies infirmières, j'ai une photo qui en témoigne, des chirurgiens
compétents et je le souligne, de grande expérience, évitèrent
l'amputation. (Anesthésie au tampon imbibé chloroforme). Bras au diamètre
rétréci qui pouvait pivoter sur lui même et un peu plus court que
l'autre. Plus tard, dans la pénurie des textiles ma mère put me faire
des pantalons dans les uniformes de mon père, les pantalons oui, mais
les vareuses non, inutilisables, bras droit trop court, aussitôt
acquises aussitôt raccourcies à droite par mon adroite mère.Mon père eut
donc droit à une pension d' invalidité (plus quart de place dans les
transports). Des nerfs non sectionnés permettaient aux doigts de
fonctionner, il suffisait de bien appliquer la main sur la table pour
s'en servir, donc tout allait pour le moins mal. La commission
d'attribution de pensions le déféra à des experts en médecine militaire
qui décidèrent qu'un étui de cuir bien serré, bien dimensionné, bien
lacé ferait retrouver au bras une rigidité suffisante pour un usage
presque normal, le taux d'invalidité tînt compte bien sûr de cette
résurrection du bras. L'étui salvateur entraîna tant d' allergies et de
douleurs qu'il fut abandonné après quelques semaines de totale
inefficacité et même nuisiblilité et le bras resta ballant. Le taux d'
invalidité resta le même. Les éclats d'obus baladeurs, visibles à la
radio, ils n'étaient pas très gros, et pour l' instant semblaient ne
pas se déplacer, pas de quoi faire des histoires, baste!
1940 Exode 6
Nous sommes donc à La Villedieu de Comblé dans les Deux-Sèvres (j'ignore
laquelle des deux) dans cette grande maison où l'on nous a si gentiment
accueillis. Bien logés, un potager cultivé et productif, un atelier de
menuiserie où je ferai bientôt mes premiers essais. Pas de bruit de
train puisque le camion fou allemand a bloqué les voies, mais ça ne dure
pas, les voilà qui repassent de l' autre côté du mur de la
chambre, réveil en sursaut, inquiétude, des convois d'une longueur qui
n' en finit pas, soldats ou matériel militaire. Les habitants de la
maison disent que depuis longtemps ils n'entendent plus les trains.
Peine à les
croire.
Entre temps, un vieil homme, général - maréchal, a mis fin aux
hostilités en signant l' armistice, pas vraiment la paix des braves. Il
a déclaré d' une voix chevrotante retransmise par toutes les radios qu'
il faisait "don de sa personne à la France". Belle formule. Mon père
qui connaît ses généraux, pour les avoir pratiqués en 17, bougonne et
reste dubitatif. Pour ma part, je constate que ma République française,
(la troisième, Président Albert Lebrun) que je vénère, je suis un pur
produit de l' école publique et de ses maîtres qui m' ont appris sa
naissance, ses errements, sa fragilité, tout ce qu' elle a pu subir après
sa première proclamation ( mais pourquoi lui en voulait-on tant, qui
dérangeait-elle cette République ?), je constate qu' elle a muté, elle est devenue " Etat
français", ça me fait un choc, d'autant plus que la devise, il ne
s'agit pas de cet argent dont la culte va se développer très vite, mais
de trois mots "Liberté Egalité Fraternité" (comment
peut-on dire tant de choses en trois mots), a muté elle aussi pour
devenir "Travail, Famille Patrie", que signifient ces trois mots, ils
seraient mieux que les premiers ? tout cela demande réflexion et je me
demande où ça va nous mener, je n'ai pas confiance, le fiston est aussi
dubitatif que le père. On est à la Villedieu, on se renseigne, Laval est
loin mais Niort est à quelques dizaines de kilomètres et le
porte-monnaie est très plat, alors on y va, tout au moins les deux
postiers de la famille, père et fille, vélo, train, auto ...peu importe,
ils reviennent avec une petite avance pécuniaire, ils ont eu bon
accueil à la Direction départementale de Niort où on leur a conseillé fortement
d'essayer de rentrer chez eux. Décision prise, on rentrera comme on
pourra, mais on rentre à la maison, si toutefois on en a encore une,
that is the question, d'abord les deux postiers et si tout va bien, mère
et fils suivront, c'est très sage et bien raisonné .Ils prennent donc,
père et soeur, un train, en embarquant le vélo qui reste, il en faut un
pour la tournée du facteur
et l' Administration
n'en fournit pas à cette époque, le dernier avait été livré par le camion de
livraison de la Samaritaine. Le vélo n' arrivera pas, plus tard on
recevra un avis de la SNCF disant qu'un vélo semblant nous appartenir
par une plaque trouvée sur le cadre avec nos noms et adresse, avait été
trouvé dans les décombres d'une gare, je ne sais où, et qu' il était à
notre disposition. ( Une vraie épave qui ressemblait vaguement à un
vélo, une ruine totale). Il était alors obligatoire de fixer sur la
bicyclette deux plaques, l'une d'identité, l'autre, la plaque à vélo,
justifiant du paiement d'une taxe de circulation en vélocipède, on
l'achetait au Bureau de tabac. La gendarmerie contrôlait sévèrement les
vélos, faute d'autos en nombre suffisant, et ils faisaient du chiffre.
Et on les craignait les gendarmes, toujours quelque part à épier le
délinquant, par deux, à pied ou à bicyclette. Pas de pitié, le PV,
je t' aligne. On en avait une frousse. Etant gamins, on
surveillait de loin leur silhouette, je crois qu'on avait peur de la
prison, et sur nos vélos ralentis par des roues toujours plus ou moins
voilées vu le régime qu'on leur imposait, c'était du rétropédalage vite
fait Bonne nouvelle . "Nous sommes arrivés, maison en bon état, pouvez
rentrer". On y va!
samedi 2 juillet 2022
1940 Exode 7
On s'était arrêté à bonnes nouvelles, "Maison debout, rentrez." Montée dans le train, avec notre petite valise, très légère. Anecdote. Je sais que vous les aimez. Lors d'une course au village, chez l'épicier-bazar, un soldat allemand était présent dans la boutique, il achetait je ne sais quoi, leur deutch-mark ayant un taux de conversion en francs très élevé, pourquoi ne pas en profiter. Il m'interpelle, achète un petit couteau-canif et me le tend. Un beau petit couteau avec incrustée dans le manche en bois, une boussole. J'adore les couteaux, j'en ai des dizaines, ce qui résulte des jeux enfantins, chacun avait son couteau, on allait dans les bois, on faisait des arcs et des flèches, on confectionnait des sifflets, il était impensable d'imaginer un gamin sans son couteau, et un couteau qui coupe, un vrai. Etonnement, ne rien accepter de l'ennemi, mais je comprends que ce n'est pas à moi qu'il offre ce couteau, je ne suis qu'un symbole, il l'offre en réalité, à son fils là-bas, qu'il n'a pas vu depuis longtemps. Ce serait cruel de refuser, j'accepte et son sourire est grand et en dit long. Je crains qu'il ne l'ait pas revu son fils. Quelques années plus tard, j'avais grandi, j'étais à Laon dans le tram-funiculaire qui relie la ville basse et la ville haute, un soldat, américain cette fois, m'a présenté ouvert son portefeuille et indiqué, avec son accent "mes enfants, ma femme", j'ai regardé avec un grand intérêt peut-être seulement apparent, il m'a fait un beau cadeau, je ne sais plus, cigarettes ou autre . J' en deviendrais grossier "Saloperie de guerre" et comment des hommes qui se disent responsables ne sont-ils pas capables de trouver des solutions à leurs problèmes, par vanité, sot orgueil, inhumanisés totaux. Mais, ce couteau qui n'était pas à moi, il m'a quitté bien vite. On monte dans le train, je l'utilise pour enlever la peau du saucisson casse-croûte, et en même temps je descends la vitre du compartiment et je lâche maladroitement le canif qui descend au fond de la porte ou fenêtre, impossible de le récupérer, il est peut-être encore dans les débris d'un wagon désaffecté, il a peut-être cherché à rejoindre son véritable propriétaire. C'était un signe, bons sentiments certes mais on n'accepte pas de cadeau de l'ennemi, tiens le toi pour dit. J'y pense parfois à ce petit couteau, il est dans le dossier "Souvenirs larmes à l'oeil". Train, Paris, Métro, mon premier Paris, mon premier métro, émerveillement, mais alors la vie a repris, tout est normal, si ce n'est ces uniformes verts partout et ces pancartes indicatrices en bizarres lettres noires sur fond jaune. Hâte de rentrer. Train, une nuit encore passée sur un banc dans la gare d' une desserte locale qui n'existe plus (Esternay). Et c'est la maison, la porte est intacte comme prévu. Je cours dans la cour voir si la petite poule naine était encore là. Non, je m'en doutais. Tristesse. La maison a peu souffert, c'est la maison d'en face qui a pris un obus, gros trou béant, sur notre maisons seulement des griffures par éclats, c'est tout, c'est rien. Des gens ont séjourné là, des objets ont disparu, il faudra faire l'inventaire, mais on est là, on est saufs. Cependant où est le poste radio dont mes parents avaient fait l' acquisition dans l'année avant l' exode, plus de mille francs d'alors, pas loin de la paye du mois. Mon père avait déterminé à la minute près le temps d'écoute journalière compatible avec les devoirs et leçons d'une bonne scolarité, comme il avait précédemment limité le temps de lecture par peur de fatigue cérébrale des enfants. Plus de "famille Duraton", plus de "crochet radiophonique," plus de Tino Rossi,, les bases culturelles de l'époque. Et voilà qu'allant emprunter un livre chez un camarade, un peu plus loin, je vois "Est-ce que je rêve?" notre poste, aucun doute, je l'aurais reconnu entre mille. Il enchantait l'espace sonore du voisin avec la belle voix de Rina Ketty, allez voir sa photo sur le net, elle y est, et elle était belle, et elle chantait bien " Je revois les grands sombreros et les mantilles, j'entends les airs de fandangos et seguedille..." pas chanson porteuse de message, ça n'existait pas encore mais sublime quand même . Course vers la maison, tu es sûr? Absolument à mille pour cent. J'y vais. "Mais qu'est-ce qui me prouve, Clovis, que c'est le tien". Mon père en vaillant soldat de 14 n'a pas battu en retraite et a ramené la boîte à chansons et à bourrage de crâne. Quelques jours après, on a décidé de fêter ensemble retour, maison intacte, poste retrouvé et on s'est souvenu avoir quand l'exode était prévisible caché dans le jardin sous quelques centimètres de terre, une bouteille de Champagne, cachée car on connaissait l'attrait des caves de Reims, lors de "la grande", pour la soldatesque. Sauvée de l'ennemi, verres, petits beurre Lu, on attend ravis, le beau claquement du bouchon . Rien ! On verse, un liquide huileux, infect. On ne méritait pas ça . Lendemain, course vers la Marne et le pont, ils l'ont vraiment détruit et pas qu'un peu, restent les deux piliers, couchés, parallèles, soumis, désespérés. C'est d'un triste à pleurer.
vendredi 1 juillet 2022
Exode 8
Après l' exode
Après l' exode, la vie reprit donc, difficile, il fallait assurer la maintenance de l' armée d' occupation et se contenter du reste, les files d' attente de souvent plusieurs heures s' étirèrent devant les étals des commerçants pour un résultat bien maigre, les tickets de rationnement apparurent, la ration de pain s' évanouissait dans le déjeuner du matin, le beurre ne s' étala plus sur les rares tartines, le café laissa sa place aux ersatz. L 'Etat prôna le "retour à la terre", une grande parcelle communale fut partagée en lots à disposition de qui voulait faire pousser ses pommes de terre, on en demanda une et on se mit au travail de défrichement. Vêtements rares, chaussures introuvables, pénurie générale, avec apparition d' un marché parallèle dit " noir " pour qui pouvait payer. Les kilos superflus fondirent, le look général de la population se modifia. On savait que des gens étaient enlevés de leur domicile et qu' on ne les revoyait pas, mais les mesures antijuives étaient mal connues dans le village, parfois des enfants nouveaux apparaissaient, on ne pouvait imaginer l' inimaginable.Le soir, le couvre-feu nous tenait à la maison. On vit apparaître une bizarre police parallèle, les miliciens, reconnaissables à leur habit bleu et leur béret. Un soir la porte de la maison s' ouvrit brusquement et mon père apparut livide, il ferma la porte à clef et tarda à reprendre son souffle. Après s' être attardé avec des amis à raconter des fadaises dans un "bistrot" quelconque, comme tous les hommes, ou presque, à l' époque en buvant des "canons" (verres de vin rouge), il avait dépassé l' heure du couvre-feu et un milicien l' interpella. Au lieu d' obtempérer, ne voulant pas partir en Allemagne, il se projeta avec sa bicyclette sur le milicien et sa bicyclette qui s' étalèrent sur le sol et s' en était suivie une course poursuite dans la nuit autour des rues, qui s' était terminée par cette irruption brutale dans la maison. Le lendemain le milicien questionnait partout, enragé, voulant retrouver le "salopard" qui avait osé...Mon père fut même consulté par le monstre en bleu, mais il n' était au courant de rien, bien entendu et ne put fournir aucun renseignement.
Anecdote musicale. Un soldat occupait la maison voisine, m' entendant jouer de l' harmonica, il m' interpella, me demanda mon nom, examina l' instrument et expliqua à "Jakob "que seuls les allemands et en particulier ceux de sa ville savaient faire des harmonicas de qualité, marque Hohner bien entendu, et qu' il m' en ramènerait un à sa très prochaine permission à Frankfurt (ou Stuttgart, je ne sais plus) et il tint parole et me ramena l' instrument. Je le perdis vite, l' ayant prêté à un camarade stupide qui en joua pendant des heures de classe et se le fit confisquer. Comme l' histoire du couteau racontée précédemment, ne rien accepter de l' ennemi. En réalité, le souvenir vient de se préciser, il m' a demandé 20 marks (ou équivalent francs) au moment de la remise.
Le même m' appela bientôt pour proposer à "Yakop" un jeu stupide qui consistait à poser la main ouverte sur la porte en bois de mon garage et à piquer le plus vite possible la pointe de son poignard dans les écartements successifs des doigts, sans piquer les doigts, Il était d' une habileté incroyable. Pour l' honneur de la France, j' essayai avec mon couteau et n' ayant pas sa vélocité, je me piquai les doigts et saignai un peu. Stupidité totale, après, j' ai continué à m' entraîner sans témoins et j' améliorai la performance avec quand même quelques ratés et de l' Urgo dans l' air.
Je rejoignis les bancs de mon cours complémentaire, jusqu' en classe de troisième, un bon enseignement général, sciences physiques et chimie incluses (au lycée, cette étude ne commençait qu' en classe de seconde).
Anecdote : Au Brevet Elémentaire, je fus interrogé en Histoire par une femme apparemment religieuse d' après son vêtement, à mon grand étonnement, questionné sur la Révolution française, alors là, je savais tout, le jeu de paume, Mirabeau, les femmes à Versailles ,La Fayette, la Bastille, les prêtres réfractaires, la Vendée, je soulignai que le clergé était un ordre privilégié qui percevait des impôts sur le pauvre peuple, elle m' arrêta alors, ne voulant pas en savoir plus, ma faconde sur le sujet était telle qu' elle n' avait pas trouvé un espace pour en placer "une" ou modérer mes attaques contre le clergé de l' époque révolutionnaire. A mon avis, c' était 10/10 ma note - sauf suspicion d' anticléricalisme primaire, je plaisante bien sûr, elle était très réservée et convenable cette femme - pas sa faute - avec peut-être une optique autre que la mienne,sur l ' épopée de la grande Révolution française telle que me l'avait apprise, ma chère école publique, laïque.Effectivement sous Pétain fut abrogée une loi de 1904 qui interdisait aux religieux d' enseigner dans le public et de fortes subventions furent versées à l' enseignement confessionnel mais c' est après lui que furent votées toutes ces lois suc cessives qui font prendre maintenant à l' Etat,la charge totale du traitement des maîtres de l' enseignement confessionnel et des frais de fonctionnement de ces écoles.
Et la vie continua, tant bien que mal
Après l' exode, la vie reprit donc, difficile, il fallait assurer la maintenance de l' armée d' occupation et se contenter du reste, les files d' attente de souvent plusieurs heures s' étirèrent devant les étals des commerçants pour un résultat bien maigre, les tickets de rationnement apparurent, la ration de pain s' évanouissait dans le déjeuner du matin, le beurre ne s' étala plus sur les rares tartines, le café laissa sa place aux ersatz. L 'Etat prôna le "retour à la terre", une grande parcelle communale fut partagée en lots à disposition de qui voulait faire pousser ses pommes de terre, on en demanda une et on se mit au travail de défrichement. Vêtements rares, chaussures introuvables, pénurie générale, avec apparition d' un marché parallèle dit " noir " pour qui pouvait payer. Les kilos superflus fondirent, le look général de la population se modifia. On savait que des gens étaient enlevés de leur domicile et qu' on ne les revoyait pas, mais les mesures antijuives étaient mal connues dans le village, parfois des enfants nouveaux apparaissaient, on ne pouvait imaginer l' inimaginable.Le soir, le couvre-feu nous tenait à la maison. On vit apparaître une bizarre police parallèle, les miliciens, reconnaissables à leur habit bleu et leur béret. Un soir la porte de la maison s' ouvrit brusquement et mon père apparut livide, il ferma la porte à clef et tarda à reprendre son souffle. Après s' être attardé avec des amis à raconter des fadaises dans un "bistrot" quelconque, comme tous les hommes, ou presque, à l' époque en buvant des "canons" (verres de vin rouge), il avait dépassé l' heure du couvre-feu et un milicien l' interpella. Au lieu d' obtempérer, ne voulant pas partir en Allemagne, il se projeta avec sa bicyclette sur le milicien et sa bicyclette qui s' étalèrent sur le sol et s' en était suivie une course poursuite dans la nuit autour des rues, qui s' était terminée par cette irruption brutale dans la maison. Le lendemain le milicien questionnait partout, enragé, voulant retrouver le "salopard" qui avait osé...Mon père fut même consulté par le monstre en bleu, mais il n' était au courant de rien, bien entendu et ne put fournir aucun renseignement.
Anecdote musicale. Un soldat occupait la maison voisine, m' entendant jouer de l' harmonica, il m' interpella, me demanda mon nom, examina l' instrument et expliqua à "Jakob "que seuls les allemands et en particulier ceux de sa ville savaient faire des harmonicas de qualité, marque Hohner bien entendu, et qu' il m' en ramènerait un à sa très prochaine permission à Frankfurt (ou Stuttgart, je ne sais plus) et il tint parole et me ramena l' instrument. Je le perdis vite, l' ayant prêté à un camarade stupide qui en joua pendant des heures de classe et se le fit confisquer. Comme l' histoire du couteau racontée précédemment, ne rien accepter de l' ennemi. En réalité, le souvenir vient de se préciser, il m' a demandé 20 marks (ou équivalent francs) au moment de la remise.
Le même m' appela bientôt pour proposer à "Yakop" un jeu stupide qui consistait à poser la main ouverte sur la porte en bois de mon garage et à piquer le plus vite possible la pointe de son poignard dans les écartements successifs des doigts, sans piquer les doigts, Il était d' une habileté incroyable. Pour l' honneur de la France, j' essayai avec mon couteau et n' ayant pas sa vélocité, je me piquai les doigts et saignai un peu. Stupidité totale, après, j' ai continué à m' entraîner sans témoins et j' améliorai la performance avec quand même quelques ratés et de l' Urgo dans l' air.
Je rejoignis les bancs de mon cours complémentaire, jusqu' en classe de troisième, un bon enseignement général, sciences physiques et chimie incluses (au lycée, cette étude ne commençait qu' en classe de seconde).
Anecdote : Au Brevet Elémentaire, je fus interrogé en Histoire par une femme apparemment religieuse d' après son vêtement, à mon grand étonnement, questionné sur la Révolution française, alors là, je savais tout, le jeu de paume, Mirabeau, les femmes à Versailles ,La Fayette, la Bastille, les prêtres réfractaires, la Vendée, je soulignai que le clergé était un ordre privilégié qui percevait des impôts sur le pauvre peuple, elle m' arrêta alors, ne voulant pas en savoir plus, ma faconde sur le sujet était telle qu' elle n' avait pas trouvé un espace pour en placer "une" ou modérer mes attaques contre le clergé de l' époque révolutionnaire. A mon avis, c' était 10/10 ma note - sauf suspicion d' anticléricalisme primaire, je plaisante bien sûr, elle était très réservée et convenable cette femme - pas sa faute - avec peut-être une optique autre que la mienne,sur l ' épopée de la grande Révolution française telle que me l'avait apprise, ma chère école publique, laïque.Effectivement sous Pétain fut abrogée une loi de 1904 qui interdisait aux religieux d' enseigner dans le public et de fortes subventions furent versées à l' enseignement confessionnel mais c' est après lui que furent votées toutes ces lois suc cessives qui font prendre maintenant à l' Etat,la charge totale du traitement des maîtres de l' enseignement confessionnel et des frais de fonctionnement de ces écoles.
Et la vie continua, tant bien que mal
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