vendredi 8 juillet 2022

1940 Exode 1

   Il était si beau mon pont sur la Marne et vous verrez plus loin, ce qu'ils en ont fait. Une pierre lumineuse, trois arches bien cambrées, sur des piliers solides, confiant en l'avenir. Il me conduisait volontiers chez ma grand' mère, sur l'autre rive de la Marne, à Pavant (Aisne). Chez elle je me mesurais à la course avec un chien jaune plus grand que moi qui me rendait au décuple mon amitié débordante. On affolait les nombreuse poules et même leur beau coq alors qu'on aurait dû les remercier pour leur véritable aptitude à recycler tout, vraiment tout , et à le rendre en oeufs solides au jaune éblouissant. Dans la maison des lampes à pétrole, pas de robinets, l'eau provenait d'une source toute proche, toujours bien fraîche, toujours offerte. Ma grand' mère excellait à faire dorer au bout d'un long manche des gaufres inoubliables. Et ses crêpes, que localement on appelait des "tourtiaux" j'en rêve encore, on n'en fait plus. Le bonheur simple. Et la corbeille pleine de ces belles cartes postalesd' autrefois dont les dernières envoyées par le grand père qui avait laissé sa vie à la guerre et dont la plume habile traçait des pleins et des déliés de toute beauté. Bien sûr, pas de raccourcis, et pas de fautes d'orthographe, une autre époque. Je repasse le pont et regagne la maison, mais au milieu de cette nuit de 1940  on fut réveillé par un  "Avis à la population". A l'époque, un employé municipal  qu'on appelait  "l'appariteur" allait de croisement de rue en croisement de rue porter la parole de l' autorité dans un porte-voix pour diffuser ce que chacun ne devait pas ignorer des décisions municipales. Pour la première fois, il passait de nuit, pour annoncer que le pont arrivait au terme de sa vie et qu'il était urgent de passer de l'autre côté. On s'y attendait, pas d'effet-surprise. D'autres que nous étaient déjà partis depuis quelques jours, comme une famille de ma rue qui fut anéantie par un bombardement visant sur la route une cohorte de ces pauvres gens désemparés qui fuyaient la guerre.  Nous, fonctionnaires (mon père s' entend car facteur des PTT) ne pouvions partir que sur ordre de l'Administration ou à défaut, de la mairie. On mit vite quelques chemises et chaussettes dans deux ou peut-être trois valises qu'on sangla vite fait sur deux vélos.  J'abandonnai, le glaive au coeur, un être vivant, une petite poule naine au plumage mordoré qui m'avait été confiée par des voisins partis  quelques jours auparavant. Je pris toutefois le temps de répandre dans la cour de la maison un gros sac de grains de blé pour lui permettre  d' attendre mon retour.  A cette époque, comme tout adolescent, je n'étais pas très concerné par tout ça  on n'est pas responsable, on le sait et on en profite. De plus on se croit invincible et indestructible. Alors quand les canons de la DCA dessinaient de belles lumières dans le ciel, je sortais pour les voir et entendre le choc des éclats qui retombaient bruyamment sur les tôles du hangar. Une voisine (celle de la poule naine) s'en étant aperçue déclara à mon égard  "C'est le petit frisson guerrier". Littérairement c'est beau, mais je ressentis le choc. Totale aberration me concernant. J'en fus blessé "grave".  on est un gamin, on est fragile.  Bon, c'était un aparté et je repars. Mon père déclara que si on voulait retrouver la porte entière au retour il fallait totalement oublier la serrure, on se contenta de pousser la porte et on laissa donc la maison à disposition de qui voudrait y entrer. Poussant les vélos supportant des valises en carton vite remplies de quelques linges de rechange, mes parents ma soeur un peu plus âgée et moi nous passâmes sur l'autre rive. Georges B, je suis désolé de te contredire mais il ne suffit pas "de passer le pont". Je vais te raconter...

jeudi 7 juillet 2022

1940 Exode 2

      C' est la nuit, le pont est passé, on monte la côte en poussant les vélos pour aller vers le plateau comme on fait quand on quitte toute vallée, et ça grimpe dur, on ne sait pas trop où on va et on sommeille encore . Je me souviens m' être endormi et réveillé au sol sous la valise et sous le vélo. On continue et on arrive au  petit matin au village d'origine de mes grands parents (côté mère), joli nom, Hondevilliers, on a quitté l'Aisne, on est en Seine et Marne.  Ma mère a déjà émigré lors de la première guerre mondiale, deux fois même, avec des charrettes et des boeufs,  elle connaît,  en habituée. On essaie d' apercevoir, dans le jour qui naît,  les murs de nos aïeux, on hésite, mais pas de temps à perdre et puis on n'est pas seuls, la route se garnit, comme le "Cid" de Pierre Corneille, nous partîmes cinq cents etc... à peu près car quelques-uns avaient bien dû rester, volontairement ou pas réveillés, mais par un prompt renfort, parodiant Corneille nous nous vîmes trois mille avec les gens du Nord, (excusez-moi, je n'ai pas pu m' en empêcher et j' aime la rime) puis ce n'est plus très net, des camions, de la marche, des autobus, encore de la marche, un petit train local aussi, et toujours ces deux vélos qui nous encombrent au lieu de nous aider, on dort où on peut, dans des  granges, salles d'accueil, parfois un peu entassés, sol ou paille, fais pas la fine bouche, toilette vite faite, c'est l' aventure faut la vivre au maxi, on mange ou on mange pas, c'est selon, au hasard des accueillants qui vont à leur tour être des accueillis.  Aïe, l'un des vélos, juché sur le faîte d'un car est entré en contact avec une branche basse et ses roues décrivent maintenant des cercles imparfaits, je peine à le tirer. Excellent souvenir, d'une nuit confortable à Clamecy où spécialement pour nous, non coupables, on a ouvert les portes du Palais de Justice  nous procurant une nuit confortable allongés sur les marches d'accès au prétoire. Le luxe total. A Sens, sur la grand place, des soldats, autant que nous en errance, nous jettent des boules de pain,  un peu dures, on les ramasse par terre, on essuie la poussière, hygiène douteuse, un régal. Pas de récriminations, ça change des miches blanches. Les soucis deviennent visibles chez les parents malgré leur expérience des situations d'exception, quand on aura dépensé les derniers sous comment fera-t-on, surtout, autre souci, on dévie de la ligne fixée par l'Administration des PTT (Postes, Télégraphes et Téléphones) qui ayant tout prévu avait  indiqué à ses agents de se rendre à Laval, dans la Mayenne, et pas ailleurs, là seulement ils toucheraient leur paye ou au moins un acompte permettant de subsister jusqu'à la saison prochaine, suffisait d' y aller mais  ces véhicules, camions ou autobus, quand ils voulaient bien nous prendre c'était direction vers le Sud, quelle idée car la Mayenne, c'est à l'Ouest sur la carte, impossible de dévier leur parcours, volant fixe vers le Sud et souci grandissant chez les parents.  Le  Sud, vous  savez et l' avez peut-être chanté, "C' est un endroit qui ressemble à la Louisiane, à l'Italie  etc..." vrai musicien Nino Ferrer. Mais la situation n'est pas à chanter, elle est à marcher. On continue, tiens c'est Clermont-Ferrand au grand dam de mon père et à son corps défendant, on est loin de la Mayenne. Il est père, il doit subvenir à nos besoins, ce n'est pas rien d'être père, mon père fallait y penser avant, pas ma faute, moi je suis en dehors de tout souci ou responsabilité, pas encore un homme et pas pressé de le  devenir, vu comment ça se passe  et  l' aventure c' est génial. Au hasard d'un transport, on trouve échouée là, du côté de Clermont-Ferrand ma grand mère (côté père), comment est-elle arrivée là, toute seule, on se demande. Ma soeur un peu plus âgée que moi, lui tient compagnie pour la réconforter, on remonte dans un bus, on fait quelques kilomètres et on regarde autour de soi, plus de soeur, plus de grand 'mère, perdues, envolées...e car est parti sans elles . Stress total mais on les retrouvera un peu plus tard dans une usine désaffectée, à "Le Monastier" je crois. Soeur retrouvée mais grand mère reperdue et pas revue jusqu' au retour, résignation, on la retrouvera bien un jour , elle a su  venir, elle saura repartir.

mercredi 6 juillet 2022

1940 Exode 3

J' en étais où ? Ah oui, la grand mère reperdue, on l'a retrouvée plus tard dans son village, Pavant, où elle était rentrée toute seule ( sais pas comment). Donc on entre en Lozère, et sans peur car si on avait connu  l' histoire de la féroce bête du Gévaudan on serait retourné en courant vers la Mayenne, et l'histoire de l'auberge sanglante ou "auberge rouge" de Peyrebeille, vous la connaissez, c'est plus à l'ouest  dans  l'Ardèche. Belle journée, beau temps, la famille bien serrée et conditionnée se présente au bureau des PTT  de Saint Chély d'Apcher, (faut apprendre à le prononcer ce nom) .  Monsieur le Receveur, je suis facteur des PTT (et j'en suis fier, plaisante pas, c'est pas le moment) dans l' Aisne, je vais à Laval (mon premier palindrome connu) dans la Mayenne et ... Entrez, je vous en prie..Accueil plus que chaleureux de cette bonne famille émue par l'errance de ces pauvres gens de là - haut, si loin. Invitation à une table bien garnie. Vous en prendrez bien encore un peu - Ah oui et sans me faire prier - ensuite une vraie chambre avec de vrais draps de lin, et même un lavabo  nécessité plus qu' absolue, à cette époque je n' avais encore jamais vu une baignoire ou une douche, c' était toilette rapide à l' eau froide devant un lavabo trop haut, pas  d' autre chauffage dans la maison que la cuisinière dans la cuisine, et cependant on survivait (en grelottant). On    l' a évoqué souvent, ensuite, cet hébergement à un tas d'étoiles et comme c'étaient de braves gens etc, ça devenait une litanie à la maison (non, j'ai pas dit l'Italie, mon épouse qui m' écoute sur mon épaule est aux trois-quart sourde ). On serait restés volontiers mais il fallait reprendre la route dans cette longue marche vers le Graal qui pour nous était la feuille de paye. Merci infiniment, s'il vous plaît indiquez-nous la route de Mende et comment y arriver. On a dû prendre une ligne secondaire, qui sûr, n'existe plus maintenant que la notion de service public est devenue désuète et ringarde et que seul le profit compte. Arrivée à Mende, accueil à la gare par les bonnes dames, pas de fanfare mais presque et on nous conduit à une longue table où ces dames dévouées et charitables, je les trouve même jolies, nous versent un grand bol de soupe, de la bonne aux légumes, et même une deuxième si on veut (je partirais bien tous les ans en vacances-exode à Mende). Je pensais bien devoir, en contre-partie, réceptionner un message du genre   "N' oublie surtout pas dans tes prières de remercier Notre seigneur et sa bonne mère Marie pour cette soupe chaude et leur infinie bonté envers toi" (Bonté, faut voir). En pur produit de la grande école publique, laïque, républicaine et libératrice, j'avais des doutes déjà bien ancrés. Mais je suis mauvaise langue et esprit mal tourné, rien de ce genre, seulement pure compassion gratuite et désintéressée.Après la soupe, le toit. On nous conduit à de beaux baraquements qui sentaient bon la résine fraîche, des box à deux fois deux lits superposés, en planches avec paillasses bien propre et toute neuves, on était les premiers. Rien à dire si ce n'est que ce beau logement était édifié en bordure de la rivière Lot, parfois capricieuse et plus ou moins débordante, en clair on avait de l'eau jusqu'aux chevilles. On laissera sécher et on grattera la boue, mais d' abord auparavant nécessité absolue est d'aller se présenter à la Direction départementale des PTT. Mon père se présente dès le lendemain au Centre, accueil très poli mais bientôt " Mon pauvre ami, que faites-vous là, on vous a dit d'aller à Laval dans la Mayenne, allez à Laval, ici on  ne peut rien pour vous". La cata. On revient aux baraquements "Demain, à la gare, on va à Laval " (refrain connu). Timide objection de ma part "on n' est pas mal ici, nourris et logés et si on remonte on va rencontrer les allemands ."Tais-toi et t'occupes pas de ça". On va à la gare dès le matin, on voit deux quais et sachant que les trains roulent  à gauche et qu'il ne faut surtout pas aller (hélas, je ne verrai pas la mer) vers le Sud, on montera dans le premier train bien orienté et sans billet, ça n' existe plus. Il en vint après une longue attente, tout n' était donc pas perdu. Où  allait-il ? Bonne question, vers le haut de la carte, c'est déjà pas mal. On introduisit le dernier vélo dans le fourgon de queue et c'est ainsi que (personnellement pas très rassuré quand même), nous allâmes à la rencontre de l'armée allemande.

mardi 5 juillet 2022

1940 Exode 4

    On remonte. On ne savait pas trop où allait le train, on verrait bien. Sûr, ça nous rapprocherait  de Laval ( en Mayenne, j'insiste et ne veux plus de moqueries). Pas à mon aise dans ce train à vapeur allant je ne sais où. Je supporte cependant, il fallait bien arriver à Laval pour y recevoir quelque argent, même dussions-nous finir le trajet à pieds ? un "s" car on en a deux, sauf exceptions courantes suite aux blessures de guerre, unijambiste ou unibrassiste, c' était courant (si on peut dire avec une seule jambe) après la grande guerre. On s' y habitue on en reparlera plus loin à propos de mon père qui était revenu sans l' usage d' un bras et osait dire qu' il en était heureux (de s' en être sorti comme ça). On avait pris le bon quai, déjà çà. Le train roula, roula, parfois il s'arrêtait en durée indéterminée, pour cause indéterminée, endroit indéterminé, il repartait, long, long  (le temps, pas le train), quand même un bon train. Je comptais les chocs aux raccords des rails, ce bruit qui se répète, qui lasse, qui fait somnoler mais qui permet si on connaît la longueur des rails et si on dispose d'une montre d'en déduire la vitesse de l'engin, pas de machine à calculer en ce temps-là et ma belle montre à gousset était restée dans la maison ouverte, la reverrais-je ? Je l'avais reçue en cadeau de communion solennelle, oui  je l'avais faite ma communion, mon père ne croyait plus à grand chose après la guerre, (ni même avant d' ailleurs) mais pas sectaire, il m'avait laissé suivre ma curiosité, je voulais faire comme tous les autres et au catéchisme on s' amusait bien, on nous racontait des histoires, on nous projetait de belles images de gens qui, je me demandais pourquoi portaient toujours des poteaux en bois, c' était vraiment plus qu' un peu  répétitif. De plus je ne connaissais pas la longueur des rails, je raconte tout ça pour montrer que c'était long ce voyage de remontée. On peut aussi inventer une onomatopée,  exemple "on va bien-TÔT-a-rri-VER, on va bien -TÔT-a-rri-VER ...", vous pouvez même le chanter en Do majeur ou  en mineur si vous êtes triste. D'un seul coup, arrêt total, silence, black-out, plus de mouvement,  on est face à l'ennemi (après armistice quand même, drapeau blanc, pas encore amis mais çà viendra pour certains, collabos... honte à cette France là). J'avais prévenu mon père que les ennuis allaient commencer, au lieu de rester près des bonnes dames à la bonne soupe, mais têtus tous ces vieux, il avait quand même 42 ans...Train immobilisé, finie la Mayenne, adieu la feuille de paye, je la voyais ouvrir des ailes blanches et s'envoler par la fenêtre du compartiment, même  deux feuilles car deux fonctionnaires des PTT dans la famille.(J'ose le mot "fonctionnaire" très péjoratif qui signifie nanti, privilégié, parfois payé à ne rien faire, oui mon  bon monsieur et même "c'est nous qu'on les paye", expression reçue en pleine face,un jour, des années après cette histoire par l'auteur de ces lignes devenu instituteur dans son village, vraiment pas  généreux mon Etat employeur, de plus j'étais un des très rares du pays soumis à l'impôt).    Alors, on est où ? Dans une gare "La Mothe Saint Heray", drôle de nom , drôle de saint, connais pas, fais voir le calendrier des PTT. On descend les valises en carton-pâte. Pardon, monsieur le chef de gare, est-on dans la Mayenne? - pas du tout - et c'est loin la Mayenne ?- Peux pas dire les kilomètres mais c'est pas tout près. Gens du pays très accueillants, on est emmenés dans une grande maison adossée à la voie ferrée, par une vieille dame et ses deux fils jumeaux (dont l'un ne reviendra pas des camps), des menuisiers. Grande salle à disposition, chambres, pas de bruit de train, finis les trains, figés les trains, calme et repos, un potager bien soigné dont on profitera. Bonne nuit. çà s'arrange.  Lendemain matin lever aux aurores, coup d'oeil curieux aux alentours et que voit-on ? Un camion de soldats allemands a manqué le pont du chemin de fer et est passé par-dessus  la rambarde, des soldats courent, l'ambulance est là. Je suis tout attristé, cet homme s'en sortira-t-il ? D'un seul coup ce n'est plus un soldat ennemi, c' est un homme sans uniforme avec femme et enfants. Comment en est-on arrivé là et je me remémore alors, une remarque que j'avais faite à mon instituteur et sa réponse, je vous expliquerai au prochain paragraphe de mon récit.