Souvenir de potache et grosse émotion
Un jeudi après-midi de 1943, avec un camarade on déambulait au hasard
des rues de la ville de Laon et on vint à passer devant la
"Kommandantur" siège du commandement allemand dans chaque ville. La
guérite de la sentinelle de garde était bizarrement vide, le camarade se
positionne (bêtement, ça va sans dire) à l' intérieur et prend la
position figée qui convient, il sort, et à mon tour pour ne pas être en
reste, je fais de même et singe la sentinelle, quand tout à coup je vois
devant moi, une haute silhouette vert de gris, celle d' un officier
allemand surgi de nulle part, qui me dit avec un fort accent :" Ket-eu
fou là ? "

panique, je bredouille, la pluie...s' abriter ... je me
glisse lentement vers l' extérieur, je me fais mince entre la guérite
et l'uniforme, je parviens à sortir sous le regard pénétrant de l'
homme qui ne riait pas du tout, et côte à côte, avec le camarade, on
part lentement, l' allure dégagée, suivis des yeux par l' officier,
jusqu' au prochain croisement, et à partir de là course éperdue à toutes
jambes jusqu' au lycée où on arriva épuisés
.
Cette stupidité aurait pu entraîner des conséquences graves, passage à
tabac ou pire encore,mais l' homme a dû excuser une sottise de potache,
je l' en remercie encore, on ne peut pas confondre l' individu et le
groupe. Mais, pas fini...
Le lendemain, j' arrive dans la salle d' étude, le surveillant me dit:
"Tu dois aller chez le censeur, des gendarmes te demandent". Panique,
ils m' ont identifié à la Kommandantur qu' est-ce que c' est ?
Entrée dans le bureau du Censeur, personnage glabre, froid, rigide,
comme il sied à sa fonction. "JB, des gendarmes ont demandé à vous voir.
Vous êtes sorti hier jeudi ? Oui, M. le censeur. Un gendarme en service
m' a dit connaître un de nos élèves, vous, il est votre correspondant,
vous devez faire signer chez lui, à chaque sortie, votre bulletin de
sortie. Oui...M. le censeur. Il s' est étonné de ne pas vous avoir vu
depuis plusieurs semaines et pourtant j' ai là, je vous les montre,
des bulletins signés. Confusion totale, bredouillage et aveu...oui, je
les ai signés moi-même. S' ensuivit une leçon de morale et je fus
amnistié, à condition bien sûr que ce soit la dernière fois. Oui, je m' y
engage ...Merci M. le Censeur. "et soulagement, rien à voir avec la
sottise de la guérite à sentinelle de la veille.
Ce gendarme était originaire de mon village, je lui
avais demandé d être le correspondant chez qui je devais me rendre à
chaque sortie (vraiment une autre époque), mais c' était loin et je n'
aimais pas trop les gendarmeries, alors...
Le jeudi suivant, je me rendis chez mon correspondant gendarme,
bulletin en main, un peu circonspect, je fus accueilli par l' épouse "
Vous ne vous rendez pas compte de votre comportement, imiter une
signature et en plus...celle d' un gendarme...etc...etc..." (Sûr que
celle d' un gendarme, j' admets que c' est fort coupable, celle d' un
autre passe encore ...). Réaction à l' adrénaline, sans en écouter
davantage, je pris la porte et ne revint plus jamais. Mais, il me
fallait redéposer chez le censeur le bulletin du jour, qui n' était pas
signé. Qu' eussiez - vous fait ? Vous auriez comme moi imité encore une
fois, la dernière, c' était juré (encore une fois), la signature du
gendarme. Le censeur prit mon billet, vérifia qu' il était signé et
homme intelligent admit pour véritable la signature en bas, sans
manifester le moindre doute puisque j' avais promis de ne pas
recommencer.
Le jeudi suivant, je trouvai un autre correspondant, un tenant de bar
qui était d' accord pour moyennant une petite consommation de temps à
autre , déclarer sur papier être mon nouveau correspondant.
Je suis rétrospectivement encore tout ému
JB
Voyage dans le temps qui me ramène en l' an de grâce1950. Je suis
dans un village de la vallée de l' Ourcq, comme son nom l' indique, où
je suis "échoué " par la volonté d' un supérieur, qui a décidé qu' il me
serait bon d' aller parfaire mes talents de pédagogue dans un monde
très
rural.Classe unique, tous les cours, une trentaine d' élèves plutôt sages
et
attentifs.
Hiver froid. Le poêle de la classe m' a joué des tours, bois d'
allumage humide, alors les grands moyens, je verse dans le corps du
poêle un grand verre d' alcool à brûler, rien, une minute après j' ouvre
le haut du poêle et je me penche pour voir s' il reste une braise et
là, je ressens un grand souffle une grande gifle lumineuse et dans une
glace je vois un visage, que n' aurait pas renié le dernier des derniers
habitants du plus profond de la forêt
équatoriale.
Pas de chauffage dans l' appartement coincé entre la mairie et l'
école. Je ne tourne même pas, le soir la clé dans la serrure,
je n' ai
rien à offrir aux voleurs , après quatre années, où 90% de mon salaire,
ridicule, ont été consacrés à ma pension complète (sauf petit-déj) .
Ici, mes émoluements de secrétaire de la mairie, suffisent tout juste à
payer mes cigarettes dont, à l' époque, je fais très ample usage pour
chasser mon stress, et l' essence du petit
vélomoteur.
Je reviens à mon appartement froid, où un matin, dans le couloir du bas,
je dus, pour rejoindre la salle de classe, enjamber un clochard qui
dormait là, étendu par terre, deux litres vides à côté de lui expliquant
son profond sommeil. A midi, il était parti et dès ce
jour, je résolus
de fermer ma porte, le soir à double tour. Mais, attendons la
suite...

Quelques jours, après l' incident signalé, réveil anxieux en
pleine nuit, des bruits de pas, et même de plusieurs pas, le clochard
est revenu, non, j' ai fermé la porte. Et çà se rapproche, c' est dans
l' escalier, livide et le coeur à 150, je saute du lit, je prends
position dans l' angle opposé à la porte dont je guette l' ouverture,
décidé à défendre chèrement ma vie, et puis plus, rien, ils sont partis.
Je sors de la chambre, personne, pas de traces. Lendemain, la nuit,
ils n' oseront pas revenir, et bien si, ils sont revenus, ma peur est
vaincue, je sors, lampe électrique à la main, l' autre munie d' un solide
gourdin. Rien. Mystère
entier. Matin froid, j' endosse mon manteau bleu tout neuf, qui m' a coûté
presque un mois de salaire et ma main passe au travers de ma poche, plus
de poche, je vais à ma valise en bois, sans roulette, pour en sortir
mes gants faits de laine et je vois sur le dessus, près de la serrure,
un trou de 1 ou 2 cm de diamètre, bien rond, tracé au compas, ridicule
pour un voleur, débile, elle n' était pas fermée à clé. et je commence à
croire à des stupidités de fantômes pas bien dans leurs têtes. . ???
Forte tension nerveuse, la nuit suivante, cette fois c' est l'
apothéose, ils marchent dans la chambre. Lumière, et je vois une colonie
de loirs qui s' empresse de déguerpir en passant par un trou dans le
mur qui permettait à un tuyau de poêle virtuel d' évacuer sa fumée dans
une cheminée.
Soulagement, ce n' est que ça. Ce sont de gentilles petites bêtes
inoffensives, comme de petits écureuils avec leur queue en panache.
Je
résolus de vivre en bonne intelligence avec eux, je m' en accommodai et
leur fit même don du reste de mon manteau
bleu.
Mais attends, l' histoire n' est pas finie. Je reçois une visite, le
meilleur ami, vous savez celui à qui on raconte sans retenue aucune,
toutes ses petites aventures en échange des siennes. En permission dans
son service militaire il s' était empressé de me rejoindre sur son vélo.
Petits gâteaux, saucisson sec, une bonne bouteille, peut-être deux car
les confidences c' est parfois long, la nuit bien avancée, " je couche
où ? " Bonne question comme on dit, je n' y avais pas pensé. Voilà,
facile, je descends mon matelas, je le mets par terre pour toi et moi je
dors sur le sommier, confort oblige pour l' invité.
Et on dort à poings
fermés.
Au milieu de la nuit, je suis réveillé par un hurlement
horrible, lumière dans la demi-seconde et je vois un individu hagard, le
bras tendu et au bout de ce bras, un loir qu' il tenait dans sa
main. Et un énorme rire, me prend encore maintenant, je ne peux l' arrêter.
Hélas, l' ami n'
est plus là pour le partager.
Le baccalauréat autrefois
II se passait en deux étapes en deux années consécutives. Première partie
examen général , je le passai en 1944 à Château- Thierry dans la grande salle de
la Mairie. J' étais venu la veille, sur un vieux vélo et je fus hébergé
chez ma soeur, postière à cet endroit, mais...dans la soirée, on
entendit des bruits, pas trop lointains, de bombardement et on fut
invité à gagner les abris. Partout, on avait recensé les caves
"abris" susceptibles d' accueillir et protéger les habitants, de telle
sorte qu' on risquait de finir sous des tas de décombres, à mon avis,
il était mieux de s' allonger dehors sur le sol avec prières aux anges
gardiens.
Après quelques heures dans l' abri, on regagna la chambre, et
le lendemain, avec un gros déficit de sommeil, je me rendis au lieu de
la convocation espérant que l' examen serait reporté (un tunnel de
chemin de fer proche avait subi un bombardement par les forces
alliées). Erreur d' appréciation, l' examen eut lieu, une dissertation
en particulier sur la littérature du XVII ème siècle, je possédais
mon sujet mais mes yeux se fermaient et j' en oubliai un,le principal,
la gloire du pays, à la sortie tout le monde saluait l'opportunité qui
nous avait été offerte de louer la Fontaine, le grand fabuliste local,j'
avais parlé de tous les autres, "la racine de la bruyère boit l' eau
etc.." Je l' avais oubliée la célébrité locale. Désespoir. Admis quand
même.
Deuxième partie, ce fut l' apothéose. Je ne craignais pas l'
examen étant bon élève, avec une scolarité cependant perturbée par les
bombardements d' avril 44, des nuits passées dans les sous-sols du lycée
faisant office d' abri, des lendemains marqués par l' absence de
camarades externes victimes des bombes déversées sur la ville, la vision
des maisons éventrées, désastre total. Revenons à l' examen, j' étais
tellement sûr de moi que je ne pris pas même la peine de lire
entièrement le texte du problème de physique et que je fis se balancer
un pendule dans un champ magnétique allant de haut en bas alors que l
'énoncé disait de bas en haut d' où inquiétude à la sortie mais j' avais
fait la totalité des maths, donc admis quand même à l' oral et pas un
oral pour rire, un vrai examen à but éliminatoire et non de repêchage.


On nous autorisa donc à quitter le lycée de Laon seuls, (habituellement
on sortait le jeudi dans l' après-midi, quelques heures, sauf "colles"
et promenades surveillées ), et je pris le train pour Lille avec seulement
de quoi payer mon billet aller-retour, rien d' autre. On verrait bien.
Je n' étais pas le seul dans cette situation, à Lille, on se posa la
question où va-ton passer la nuit ? On pensa se faire héberger au lycée,
refus net et sans appel, on projeta de faire le mur pour entrer dans le
lycée et rejoindre l' infirmerie sans se faire remarquer, on l' avait
déjà fait une fois à Laon, mais pas de mur à escalader, tout fermé, tout
clos, déception, alors on déambula comme avec l' ami Bidasse à deux ou
trois, les autres avaient des adresses pour leur hébergement, on resta à
deux, et la nuit vint, l' un des deux (ou trois , je ne sais plus)
trouva la solution, on se renseigna pour savoir s' il existait un asile
de nuit pour clochards. On trouva l 'asile, on s' allongea parmi
quelques miséreux, sans se déshabiller et avec beaucoup de craintes de
toutes sortes, vous les imaginez. Au matin on nous servit un café et le
ventre vide depuis la veille à midi, on rejoignit le centre d' examen.
Premier interrogateur, un professeur de philosophie, bien installé sur
sa chaise

qui me demanda si l' analyse devait rendre raison à la
synthèse dans les sciences expérimentales (ou quelque chose d' aussi
passionnant). C' est alors que je sentis une tempête dans mon ventre, un
cataclysme, et demandai à courir aux toilettes où j' arrivai une
demi-seconde avant le désastre total . Je revins, on changea le
questionnaire, car je pouvais être soupçonné de tricherie, je répondis
n' importe quoi à je ne sais quoi car
j' étais loin de la philosophie
pour laquelle habituellement pourtant
j' avais un faible et de bonnes
appréciations , mais la tempête interne n' était pas apaisée, j 'allai
en chimie où on me demanda un exposé sur le méthane que je connaissais
de A à Z ou plutôt de M à E, mais j' étais paralysé car le méthane accentuait
dans mon ventre son tourbillon et je ne savais même plus la
signification du mot, je craignais la Berezina, et je bafouillai pas
grand chose de bien audible.
Je ne savais rien, je ne voyais plus rien,
je me demandais dans quel monde j' étais, non nourri, malade,
défaillant, désespéré total , sans vêtement de rechange, sans argent, plus rien dans la tête et
la suite des interrogations ou plutôt interrogatoires fut le même
désastre et le même martyr. J' obtins quand même, je me demande comment,
je n' y croyais plus, mon titre de bachelier, mais je
n' ai pas le parchemin ayant omis de le réclamer un an après, par
esprit de vengeance contre l'institution, j' étais un peu hors norme
dans ma jeunesse. J' ai dit gardez-le votre papier sans mention, je
mérite mieux que ça, je possède un simple petit document rose, une
attestation provisoire. Je rêve souvent que je retourne à l' école et
que je parviens enfin à décrocher un beau diplôme vantant mes
capacités.
On a tous des moments de vie difficiles comme celui-là, où on
se demande ce qu' on fait sur cette terre, mais il fut un temps où c'
était vraiment par trop répétitif.
JB