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mercredi 6 décembre 2023

Destin et ange gardien (1)

Destin et ange gardien 

C' était en 1944, inexorable, la machine de guerre volante anglaise et américaine pilonnait tout, détruisait tout, les bombes pleuvaient sur voies ferrées, gares, ponts. 




On entendait de loin un murmure qui enflait, enflait, occupait tout l' espace et soudain les fusées éclairaient la nuit, un sifflement énorme s' amplifiait et Léviathan faisait son oeuvre. Puis le lourd silence,      l' attente de la deuxième vague,et les ruines, et les camarades absents du lycée les jours suivants et qu' on retrouva alignés, étendus, figés, dans la cathédrale de l' adieu. 

  La veille, ou quelques jours auparavant, lors d' une baignade,  j'avais déjà traversé la Marne à allure record, sous la trajectoire soudaine d' un avion qui visait un train sur la voie ferrée parallèle à la rivière, les projectiles étaient passés au-dessus de ma tête, mes bras avaient fortement mouliné jusqu' à la terre ferme.

                                                                                 Ce jour-là, J' étais allé à la rencontre de mon père pour lui dire que des parents l' attendaient à la maison. Je le rejoignis au milieu d' un petit groupe qui regardait les énormes flammes    s'échappant d' un train de citernes à quelques centaines de mètres, les avions avaient finalisé la destruction de convois qu' ils avaient commencée les jours précédents. Je me joignis au groupe des cinq ou six spectateurs, sans applaudir cependant, c' était si navrant d' en arriver à de telles solutions où plus rien ne comptait, même les vies, amis ou ennemis confondus.


  On perçut le sifflement d' une balle qui se fit un chemin dans le groupe et s' en alla plus loin, pas de victime mais arrivèrent deux soldats allemands  sautant à terre de leurs bicyclettes,  d'où l' imprécision du tir, vociférant, gesticulant, de vrais pantins désarticulés, des jeunes, des grands gamins, ultime recours d' un pouvoir qui avait réussi à faire tuer tous ses adultes ou presque.  Ils se précipitent sur nous, nous poussent le long d' une haie proche, nous alignent, reculent, toujours hurlant, réarment leurs fusils...

                                                                                                         Mon père me souffle, "sauve - toi". Dans la haie derrière moi une échancrure pouvait au prix de quelques éraflures me permettre de plonger et m' enfuir à toutes jambes, je pouvais m' en sortir, mais je savais qu' ils allaient aussitôt tirer "dans le tas" et qu' aucun des autres, père compris, n' en réchapperait, et je ne pouvais laisser mon père, solidarité familiale. Je restai face à mon destin, on allait mourir ensemble.                                        

Les fusils étaient levés et armés et se pointaient sur nous, on attendait la conclusion, quand on entendit des cris, une autre bicyclette arrivait, en descendit très vite un officier allemand qui se précipita sur les soldats et leur intima l' ordre, à grand renfort de gestes, de baisser les fusils et de s' éloigner. Cet homme qui nous avait sauvé la vie, ne nous regarda pas, ne demanda pas un remerciement, il s' en alla, avec sans doute sur lui le poids et la tristesse infinie, de ce désastre que lui n' avait peut-être pas voulu. Il savait que c' était la fin et ne voulait pas ajouter d' autres vies à l' énorme bilan.                        

J' ai repensé ensuite à cet homme qui n' échappa peut-être pas à la traque aux derniers soldats perdus qui se faisait sans distinction des mauvais et des bons. 

                                                                                            Des semaines passèrent , mon destin me réservait un autre gros choc émotionnel.

et voilà que le lis dans une ancienne revue de la Lozère, à peu près la même histoire.
"...la façon miraculeuse dont, toujours près de Badaroux,à quelques centaines de mètres de la maison parentale,il a avec un camarade, échappé au peloton d' exécution :alors qu' ils étaient à  la pêche au bord du Lot, ils sont pris entre deux feux puis appréhendés lors d' une échauffourée entre F.F.I. et Allemands, lorsqu' au dernier moment, déjà collés au rocher, un vieux soius-officier allemand ordonne à sa section d' aller surveiller la route et leur dit : partez, partez"  ( J-P Nogaret- " Mémoires d' un réfractaire" )

mardi 5 décembre 2023

Destin et ange gardien (2)

                                                                                             J'ai raconté comment j'eus la vie sauve par l'intervention d'un officier allemand las des tueries, je me remis très vite de mes émotions, on déboucha le champagne au retour et on mit en réserve cette belle histoire dans la boîte aux souvenirs à raconter aux petits enfants.


 Cependant la guerre s'amplifiait, je connus les bombardements de Laon, une destruction impensable, l'apocalypse en marche, la descente aux souterrains du lycée, calme cependant je n'ai jamais couru, les lendemains à aider au sauvetage de ce qu' on pouvait retirer des maisons éventrées, les énormes bombes non explosées qu'on allait visiter, les rails dressés, les wagons renversés. Et bizarrement je dirai qu'on s'y habitue très vite. De retour au village, on sortait pour écouter le passage des escadrilles de bombardement qui se dirigeaient vers l'écrasement total de l'Allemagne. 

Les avions revenaient et se délestaient de leurs dernières bombes sur n' importe quelle cible, en l' occurrence, ce fut une péniche près du pont défunt. J' étais sorti pour voir passer les avions et regarder les petits nuages dessinés par l'éclatement des obus de DCA. Ce jour-là, ils passaient plus bas que d' habitude, juste au-dessus de nos têtes curieuses, certains habitants étaient dans les caves, j'avais choisi le spectacle direct et soudainement je vis se dessiner dans le ciel des traits noirs parallèles comme des flèches qui indiquaient le sol. Interrogation et stupéfaction, c'est pour nous.


Vite je m' accroupis le long d'une double porte en tôle et ce fut un fracas infernal, une horreur  acoustique et je sentis dans mon dos des impacts que je commençai à compter, un, deux, j'avais des chances, davantage impossible de survivre, 



dix, vingt, trente, tu vas mourir dans les instants qui viennent le corps criblé, percé, toute ma vie repassa en un instant sans résolutions pour si j'en réchappais, car je ne pouvais pas en réchapper et déçu de finir comme ça j'attendis la perte de conscience.

 J' attendis et je réalisai soudain que je n' étais pas mort, étonnement, je me relève dans un nuage de poussière qui cachait en partie, à 20 mètres de là, pas plus, un énorme trou où on aurait pu placer une maison. Je revins quelque temps après contempler l' excavation, et la porte en tôle percée par les éclats de bombe à  l' exception de l' endroit où je m' étais mis à genou, les trous dans la porte dessinaient presque ma forme, ils m' avaient entouré, ils m' avaient dessiné sur la porte, incroyable, un ange protecteur avait veillé sur moi. Les impacts sur mon dos, c' était de la terre et des pierres, pas du métal et je me dis que la vie était belle et que j' allais vivre pleinement ma résurrection.

 Depuis ce temps, je crois à l' ange protecteur.    JB

lundi 6 avril 2020

Souvenir de potache






Souvenir de potache et grosse émotion

    Un jeudi après-midi de 1943, avec un camarade on déambulait au hasard des rues de la ville de Laon et on vint à passer devant la "Kommandantur" siège du commandement allemand dans chaque ville. La guérite de la sentinelle de garde était bizarrement vide, le camarade se positionne (bêtement, ça va sans dire) à l' intérieur et prend la position figée qui convient, il sort, et à mon tour pour ne pas être en reste, je fais de même et singe la sentinelle, quand tout à coup je vois devant moi, une haute silhouette vert de gris, celle d' un officier allemand surgi de nulle part, qui me dit avec un fort accent :" Ket-eu  fou là ? "

panique, je bredouille, la pluie...s' abriter ... je me glisse lentement vers l' extérieur, je me fais mince  entre la guérite et l'uniforme, je parviens à sortir sous le regard pénétrant de       l'  homme qui ne riait pas du tout, et côte à côte, avec le camarade, on part lentement, l' allure dégagée, suivis des yeux par l' officier, jusqu' au prochain croisement, et à partir de là course éperdue à toutes jambes jusqu' au lycée où on arriva épuisés
.


Cette stupidité aurait pu entraîner des conséquences graves, passage à tabac ou pire encore,mais  l' homme a dû excuser une sottise de potache, je  l' en remercie encore, on ne peut pas confondre l' individu et le groupe. Mais, pas fini...

    

Le lendemain, j' arrive dans la salle d' étude, le surveillant me dit: "Tu dois aller chez le censeur, des gendarmes te demandent". Panique, ils m' ont identifié à la Kommandantur   qu' est-ce que c' est ? 
Entrée dans le bureau du Censeur, personnage glabre, froid, rigide, comme il sied à sa fonction. "JB, des gendarmes ont demandé à vous voir. Vous êtes sorti hier jeudi ? Oui, M. le censeur. Un gendarme en service
m' a dit connaître un de nos élèves, vous, il est votre correspondant, vous devez faire signer chez lui, à chaque sortie, votre bulletin de sortie. Oui...M. le censeur. Il s' est étonné de ne pas vous avoir vu depuis plusieurs semaines et pourtant j' ai là, je vous les montre, des bulletins signés. Confusion totale, bredouillage et aveu...oui, je les ai signés moi-même. S' ensuivit une leçon de morale et je fus amnistié, à condition bien sûr que ce soit la dernière fois. Oui, je m' y engage ...Merci M. le Censeur. "et soulagement, rien à voir avec la sottise de la guérite à sentinelle de la veille.

    

 Ce gendarme était originaire de mon village,  je lui avais demandé d être le correspondant chez qui je devais me rendre à chaque sortie (vraiment une autre époque), mais c' était loin et je n' aimais pas trop les gendarmeries, alors...


    Le jeudi suivant, je me rendis chez mon correspondant gendarme, bulletin en main, un peu circonspect, je fus accueilli par l' épouse " Vous ne vous rendez pas compte de votre comportement, imiter une signature et en plus...celle d' un gendarme...etc...etc..." (Sûr que celle d' un gendarme, j' admets que c' est fort coupable, celle d' un autre passe encore ...). Réaction à  l' adrénaline, sans en écouter davantage, je pris la porte et ne revint plus jamais. Mais, il me fallait redéposer chez le censeur le bulletin du jour, qui n' était pas signé. Qu' eussiez - vous fait ? Vous auriez comme moi imité encore une fois, la dernière, c' était juré (encore une fois), la signature du gendarme. Le censeur prit mon billet, vérifia qu' il était signé et homme intelligent admit pour véritable la signature en bas, sans manifester le moindre doute puisque j' avais promis de ne pas recommencer.


    Le jeudi suivant, je trouvai un autre correspondant, un tenant de bar qui était d' accord pour moyennant une petite consommation de temps à autre , déclarer sur papier être mon nouveau correspondant.


Je suis rétrospectivement encore tout ému

                              JB

   

dimanche 5 avril 2020

Grande frayeur

 


 

     Voyage dans le temps qui me ramène en l' an de grâce1950. Je suis dans un village de la vallée de l' Ourcq, comme son nom l' indique, où je suis "échoué " par la volonté d' un supérieur, qui a décidé qu' il me serait bon d' aller parfaire mes talents de pédagogue dans un monde très rural.Classe unique, tous les cours, une trentaine d' élèves plutôt sages et attentifs.                                                                                                                                

Hiver froid. Le poêle de la classe m' a joué des tours, bois d' allumage humide, alors les grands moyens, je verse dans le corps du poêle un grand verre d' alcool à brûler, rien, une minute après j' ouvre le haut du poêle et je me penche pour voir s' il reste une braise et là, je ressens un grand souffle une grande gifle lumineuse et dans une glace je vois un visage, que n' aurait pas renié le dernier des derniers habitants du plus profond de la forêt équatoriale.


  Pas de chauffage dans l' appartement coincé entre la mairie et l' école. Je ne tourne même pas, le soir la clé dans la serrure,

 je n' ai rien à offrir aux voleurs , après quatre années, où 90% de mon salaire, ridicule, ont été consacrés à ma pension complète (sauf petit-déj) . Ici, mes émoluements de secrétaire de la mairie, suffisent tout juste à payer mes cigarettes dont, à l' époque, je fais très ample usage pour chasser mon stress, et  l' essence du petit vélomoteur.  Je reviens à mon appartement froid, où un matin, dans le couloir du bas, je dus, pour rejoindre la salle de classe, enjamber un clochard qui dormait là, étendu par terre, deux litres vides à côté de lui expliquant son profond sommeil. A midi, il était parti et dès ce 
jour, je résolus de fermer ma porte, le soir à double tour. Mais, attendons la suite...   



Quelques jours, après l' incident  signalé, réveil anxieux en pleine nuit, des bruits de pas, et même de plusieurs pas, le clochard est revenu, non,   j' ai fermé la porte. Et çà se rapproche, c' est dans l' escalier, livide et le coeur à 150, je saute du lit, je prends position dans l' angle opposé à la porte dont je guette  l' ouverture, décidé à défendre chèrement ma vie, et puis plus, rien, ils sont partis. Je sors de la chambre, personne, pas de traces.  Lendemain, la nuit, ils n' oseront pas revenir, et bien si, ils sont revenus, ma peur est vaincue, je sors, lampe électrique à la main, l' autre munie d' un solide gourdin. Rien. Mystère entier. Matin froid, j' endosse mon manteau bleu tout neuf, qui m' a coûté presque un mois de salaire et ma main passe au travers de ma poche, plus de poche, je vais à ma valise en bois, sans roulette, pour en sortir mes gants faits de laine et je vois sur le dessus, près de la serrure, un trou de 1 ou 2 cm de diamètre, bien rond, tracé au compas, ridicule pour un voleur, débile,  elle n' était pas fermée à clé. et je commence à croire à des stupidités de fantômes pas bien dans leurs têtes.                                 .                                                                                         ???



Forte tension nerveuse, la nuit suivante, cette fois c' est l' apothéose, ils marchent dans la chambre. Lumière, et je vois une colonie de loirs qui s' empresse de déguerpir en passant par un trou dans le mur qui permettait à un tuyau de poêle virtuel d' évacuer sa fumée dans une cheminée. 

 Soulagement, ce n' est que ça. Ce sont de gentilles petites bêtes inoffensives, comme de petits écureuils avec leur queue en panache. 


Je résolus de vivre en bonne intelligence avec eux, je m' en accommodai et leur fit même don du reste de mon manteau bleu. Mais attends, l' histoire n' est pas finie. Je reçois une visite, le meilleur ami, vous savez celui à qui on raconte sans retenue aucune, toutes ses petites aventures en échange des siennes. En permission dans son service militaire il s' était empressé de me rejoindre sur son vélo. Petits gâteaux, saucisson sec, une bonne bouteille, peut-être deux car les confidences c' est parfois long, la nuit bien avancée, " je couche où ? "  Bonne question comme on dit, je n' y avais pas pensé. Voilà, facile, je descends mon matelas, je le mets par terre pour toi et moi je dors sur le sommier, confort oblige pour l' invité.


Et on dort à poings fermés. 


Au milieu de la nuit, je suis réveillé par un hurlement horrible, lumière dans la demi-seconde et je vois un individu hagard, le bras tendu et au bout de ce bras, un loir qu' il tenait dans sa main. Et un énorme rire, me prend encore maintenant,                                                          je ne peux  l' arrêter.                                               


Hélas, l' ami n' est plus là pour le partager.





Mon baccalauréat


   

          
 
          
Le baccalauréat autrefois
 


II se passait en deux étapes en deux années consécutives. Première partie examen général , je le passai en 1944 à Château- Thierry dans la grande salle de la Mairie. J' étais venu la veille, sur un vieux vélo et je fus hébergé chez ma soeur, postière à cet endroit, mais...dans la soirée, on entendit des bruits, pas trop lointains, de bombardement et on fut invité à gagner les abris. Partout, on avait recensé les caves "abris" susceptibles       d' accueillir et protéger les habitants, de telle sorte qu' on risquait de finir sous des tas de décombres, à mon avis, il était mieux de s' allonger dehors sur le sol avec prières aux anges gardiens.

Après quelques heures dans   l' abri, on regagna la chambre, et le lendemain, avec un gros déficit de sommeil, je me rendis au lieu de la convocation espérant que l' examen serait reporté (un tunnel de chemin de fer proche avait subi un bombardement par les forces alliées).  Erreur d' appréciation, l' examen eut lieu, une dissertation en particulier sur la littérature du XVII ème siècle, je possédais mon sujet mais mes yeux se fermaient et j' en oubliai un,le principal, la gloire du pays, à la sortie tout le monde saluait l'opportunité qui nous avait été offerte de louer la Fontaine, le grand fabuliste local,j' avais parlé de tous les autres, "la racine de la bruyère boit l' eau etc.." Je l' avais oubliée la célébrité locale. Désespoir. Admis quand même.


 Deuxième partie, ce fut l' apothéose. Je ne  craignais pas l' examen étant bon élève, avec une scolarité cependant perturbée par les bombardements d' avril 44, des nuits passées dans les sous-sols du lycée faisant office d' abri, des lendemains marqués par l' absence de camarades externes victimes des bombes déversées sur la ville, la vision des maisons éventrées, désastre total. Revenons à l' examen, j' étais tellement sûr de moi  que je ne pris pas même la peine de lire entièrement le texte du problème de physique et que je fis se balancer un pendule dans un champ magnétique allant de haut en bas alors que l 'énoncé disait de bas en haut d' où inquiétude à la sortie mais j' avais fait la totalité des maths, donc admis quand même à l' oral et pas un oral pour rire, un vrai examen à but éliminatoire et non de repêchage.
  On nous autorisa donc à quitter le lycée de Laon seuls, (habituellement on sortait le jeudi dans l' après-midi, quelques heures, sauf "colles" et promenades surveillées ), et je pris le train pour Lille avec seulement de quoi payer mon billet aller-retour, rien d' autre. On verrait bien. Je   n' étais pas le seul dans cette situation, à Lille, on se posa la question où va-ton passer la nuit ? On pensa se faire héberger au lycée, refus net et sans appel, on projeta de faire le mur pour entrer dans le lycée et  rejoindre l' infirmerie sans se faire remarquer, on l' avait déjà fait une fois à Laon, mais pas de mur à escalader, tout fermé, tout clos, déception, alors on déambula comme avec   l' ami Bidasse à deux ou trois, les autres avaient des adresses pour leur hébergement, on resta à deux, et la nuit vint, l' un des deux (ou trois , je ne sais plus) trouva la solution, on se renseigna pour savoir s' il existait un asile de nuit pour clochards. On trouva l 'asile, on s' allongea parmi quelques miséreux, sans se déshabiller et avec beaucoup de craintes de toutes sortes, vous les imaginez. Au matin on nous servit un café et le ventre vide depuis la veille à midi, on rejoignit le centre d' examen.  Premier interrogateur, un professeur de philosophie, bien installé sur sa chaise
qui me demanda si l' analyse devait rendre raison à la synthèse dans les sciences expérimentales (ou quelque chose d' aussi passionnant). C' est alors que je sentis une tempête dans mon ventre, un cataclysme,  et demandai à courir aux toilettes où j' arrivai une demi-seconde avant le désastre total . Je revins, on changea le questionnaire, car je pouvais être soupçonné de tricherie, je répondis  n' importe quoi à je ne sais quoi car 
j' étais loin de la philosophie  pour laquelle habituellement pourtant 
j' avais un  faible et de bonnes appréciations , mais la tempête interne     n' était pas apaisée, j 'allai en chimie où on me demanda un exposé sur le méthane que je connaissais de A à Z ou plutôt de M à E, mais j' étais paralysé car le méthane accentuait dans mon ventre son tourbillon et je ne savais même plus la signification du mot, je craignais la Berezina, et je bafouillai pas grand chose de bien audible. 

Je ne savais rien, je ne voyais plus rien, je me demandais dans quel monde j' étais, non nourri, malade, défaillant, désespéré total , sans vêtement de rechange, sans argent, plus rien dans la tête et la suite des interrogations ou plutôt interrogatoires fut le même désastre et le même martyr. J' obtins quand même, je me demande comment, je n' y croyais plus,  mon titre de bachelier, mais je n' ai pas le parchemin ayant omis de le réclamer un an après, par esprit de vengeance contre l'institution, j' étais un peu hors norme dans ma jeunesse. J' ai dit gardez-le votre papier sans mention, je mérite mieux que ça, je possède un simple petit document rose, une attestation provisoire.  Je rêve souvent que je retourne à l' école et que je  parviens enfin  à décrocher un beau diplôme vantant mes capacités.
On a tous des moments de vie difficiles comme celui-là, où on se demande ce qu' on fait sur cette terre, mais  il fut un temps où  c' était  vraiment par trop répétitif.
                              JB
        
                                     

      
 
          

        
  
                                   

mardi 25 février 2020

Bonhomme 1 - Gros chagrin


   GROS CHAGRIN. 
Je venais tout juste d'entrer à la "grande école", 
j' arrivais de la Maternelle avec déjà un bon bagage, je savais lire car   
  j' avais bénéficié d' une méthode d' apprentissage d' une efficacité absolue.


Maintenant on discute sans fin. Syllabique purement mécanique,  B- A BA qui fait ânonner nos enfants,  P-A PA, PAPA, ça y est, il a lu PAPA mon petit génie en herbe mais sa lecture reste saccadée et il ne comprend pas trop ce qu' il lit.  Alors essayons la "globale" on le fait lire, et après quand il saura bien deviner ce qu'on lui propose à lire, alors on lui apprendra à lire. Risqué, Il croira tout savoir mais à l' approximatif et on fera un raté de mon bambin pourtant si intéressant et si j'osais le dire "surdoué", il portera toute sa vie ce lourd handicap. Un mélange des deux, peut-être...

 Ma méthode maintenant , celle du     " cheval de bois".
La maîtresse, elle s'appelait Thérèse - (curieux les souvenirs j' ai photographié la scène dans ma mémoire d enfant de quatre ans et je me revois courir dans la cour de l' école maternelle , la maîtresse faisant un pas pour m' éviter et moi de même d' où collision entre le gamin et la maîtresse), je disais donc que la maîtresse, Thérèse (et je me souviens aussi de son nom de famille ainsi que celui de la petite dont j' étais très amoureux à qui je donne la main dans la photo plus haut , le petit couple à gauche de la photo, elle s' appelait Michèle, fille de médecin elle était si belle et j' avais ressenti déjà qu' elle était inaccessible d' un niveau social plus élevé que moi - oui je m' en souviens vraiment) me faisait venir de temps en temps, pas seulement moi bien sûr je ne suis pas seul au monde, à son grand bureau là-haut sur une estrade, elle me montrait des lettres et des mots grand format, je répétais, j' enregistrais et quand c' était bien       j' avais droit à une séance  d' équitation sur le grand cheval de bois au fond de la classe.Le bonheur absolu (Le "pied" comme on dit maintenant, et j'ajoute,  à l' étrier).


Chaque progrès, une galopade (il était à bascule en plus) j'en ai fait des randonnées. Vous pensez si je savais lire  en rejoignant la grande école où je suis maintenant, le maître chargé de m'apprendre à lire, puisque je sais lire ça lui facilite la tâche, me prend en amitié et m'appelle "Bonhomme". Classement, à l'époque il fallait se situer les uns par rapport aux autres et honte au dernier même s'il n'y peut rien." Bonhomme" est le premier et ça dure, sauf une fois, et justement celle où le maître ayant récupéré quelque part un album pour collectionner les vignettes qu'on trouvait dans les tablettes de chocolat, le présente comme récompense suprême au premier Et ce mois-là, pour la première fois Bonhomme est deuxième. Drame, désolation, déception, ce bel album bleu, Bonhomme devenu vieux  le voit encore. 

Arrivée à la maison, présentation du cahier à la maman l' oeil humide. La maman compte, tant en calcul, tant en lecture, tant en je ne sais pas quoi .Ton maître  s'est trompé dans son addition, tu as un ou deux (je ne sais plus) points de plus. Joie indicible pas pour la fierté d 'être le premier, mais pour le merveilleux album qui allait me revenir. Bien que d'une timidité extrême, j'osai en parler au maître. M' sieur, ma mère (qui savait compter, je lui faisais confiance) elle a dit que je dise au maître ...Mais c'est vrai, Bonhomme et tu es le premier, je suis vraiment désolé. Oui M' sieur, mais l'album. -  Bonhomme, tu comprends que je ne peux pas le reprendre et je n'en avais qu'un seul, je pense que ça ne te fait rien, c'était pas grand' chose -  Non, M'sieur, tant pis, ça ne me fait rien du tout.  Désespoir total, j'en ai les larmes aux yeux en l' écrivant.



PS. Une dame de Charly après lecture de mon blog m'  a fait parvenir un vieil album retrouvé du chocolat Menier  (et non Meunier). Mille mercis.
                                           JB


Bonhomme 2

  Qu' est "bonhomme" devenu ? vous savez peut-être si vous me lisez parfois " bonhomme était le nom affectueux donné par l' instituteur des premiers âges (cf : Le bel album du chocolat Menier )   Je le vois sur la photo de sa communion solennelle - en bas 4ème de droite à gauche, se faisant tout petit  sur un banc, osant à peine s'asseoir entre les deux encadrants eux largement installés sans complexes.

   Lui il  est plein de remises en question, toujours craignant de mal faire et surtout de gêner, toujours en retrait, inhibé, en bout de table, alors, quand on vient le chercher d'une classe supérieure pour faire honte aux grands dadais qui ne savent pas même calculer la surface d'un trapèze, il n'ose pas refuser mais il bégaie en parlant de la demi-somme des bases etc...en plus il sait qu'il y a une deuxième mi-temps que le maître qui l'envoie ignore, la récréation où il a intérêt à se faire tout petit derrière les arbres, il sait qu'il court moins vite que les grands dadais et que, à la récréation, il y a inversion totale  des valeurs, la surface du trapèze, tu parles si on s'en......  Pas rassuré "le petit chose" je voulais dire" le petit B", et le maître en inconscient qui l'envoie encore au feu. 
Le p' tit B est en bas au milieu les pieds au sol assis timidement l' air grave, pauvre petit !
    Pas armé pour ce monde difficile. Pourtant, il avait repris confiance en lui quand il était encore "Bonhomme", on lui avait appris la table de multiplication et il s'aperçut que dans la grande section on faisait des multiplications à deux étages, il se dit qu'il ne saurait jamais faire ça, nouveau désespoir, alors il a réfléchi, réfléchi à s'en faire mal à la tête et d'un seul coup la solution pour cette multiplication lui est apparue et il en fut tout ragaillardi. 


    Entrée donc en confiance dans la grande classe, "Bonhomme" est maintenant "le petit B", encore ratatiné sur lui-même qui observe. Comment ils font pour ne pas savoir transformer des hectolitres en centimètres cubes, ou admettre une fois pour toutes que les surfaces vont de 100 en 100 et les volumes de 1000 en 1000 et que les fractions, on les simplifie avant de les réduire au même dénominateur Pas surdoué , seulement apte à une réflexion un peu entachée d'émotivité ( Il a des capacités ce petit dit-on à l'époque) par exemple il se rappelle avoir calculé la surface de la terre en kilomètres carrés il en est tout effrayé, terre et océans compris simple, quatre fois la surface d'un grand cercle, soit  6371 (km) , multiplié par 6371 et par 3,14  et le tout par 4 , pas de machine à calculer à l époque alors deux décimales pour pi, c'est  déjà pas mal, il voit que c'est grand et son volume ? facile : le pi à tout faire multiplié par quatre multiplié par 6371 et encore une fois et encore une fois,  on divise par 3 et c'est joué, guère plus compliqué que le trapèze, mais un nombre énorme et si c'était des litres d'eau, combien ça pèserait - effrayé par les grands nombres. Vous voyez qu'il se pose des questions le petit
et d'autres encore sur l'existentiel, pourquoi il est là, dans cette classe et pourquoi beaucoup  d' autres sont moins angoissés, en plus il ne comprend pas toujours ce que disent les adultes dans leurs conversations et ça le chagrine beaucoup. Un bon petit.     (a suivre )          
             Le p' tit B en colonie de vacances, en bas en pull gris, facile à reconnaître, total inadapté à la vie en groupe, le seul qui ne rit pas. Qu' est-il venu faire là ?    (sixième de gauche à droite)                                                   

lundi 24 février 2020

Bonhomme 3

Qu'est devenu "Bonhomme" ?

Il est devenu "le petit B" et le petit B n'est pas parfait, loin de là.
     Deux faits très graves
 1. B a triché. Une défaillance et Petit B qui ne se doutait pas de la survenue d'une interrogation écrite piège est piégé et répond un peu, mais pas trop. C'est son voisin qui est chargé de le corriger et le noter, et vice- versa. Le voisin n'en sait pas plus que petit B sur les réponses. Dans la panique, une solution apparaît. Je te mets 5 (sur 10) et tu me mets 5. Je suis honnête, j'aurais pu dire, tu me mets 8 ou pourquoi pas 10. Le maître qui a une foi totale en ses élèves relève les notes. Petit B, comment fais-tu pour avoir 5 avec 5 questions notées chacune 2. Tu sais bien, Petit B, je ne te l'apprends pas qu'un nombre pair multiplié par un nombre même impair donne toujours un résultat pair. Alors tu as 4 ou 6 et même tu vas plutôt avoir zéro. Bafouillage pas net, vexation totale, rigolades latérales, perte de la confiance du maître et j'avais cru être honnête avec mon 5, çà m'apprendra la prochaine fois c'est 10. Mais j' affirme qu'il n'y a pas eu d'autre fois où j' aie réglé l'urgence de cette façon.
Cette méthode de notation rapide inter-élèves était parfois nécessitée par l'importance du travail de correction de l'enseignant. Je me souviens quand j' avais 120 ou 130 copies à corriger chaque semaine, à minimum 7 ou 8 minutes par copie, prenez la machine à calculer et qu'en plus après une dizaine on est obligé de faire une pause, les dimanches étaient les bienvenus pas pour fainéanter mais pour finir l'ouvrage. Je n'ai jamais jamais eu recours à ce système, je me suis amusé un jour cependant, à une interro-surprise de ce genre, j'ai surveillé les regards en coin, les connivences de correction, je les ai vus tous, c 'était gros comme ça, je n'ai pas relevé les notes ni fais de réprimandes. Mais j' affirme qu'il y a des élèves honnêtes et incorruptibles surtout chez les filles et même chez les garçons.

2. C'est bien plus grave. Je sors dans la rue, but, une partie de billes, une revanche à prendre. J'arrive chez le voisin qui passe la tête par la fenêtre et tout triste me dit que son père l' empêche de sortir. Il était vraiment pas drôle cet homme et je le craignais un peu. Il apparaît, le père, B, tu as vu que le maître a donné un coup de pied (et même dans le ventre) de F (son fils). Je bredouille, rien vu de comme ça. Il insiste, hein tu l'as vu, le F me souffle par la fenêtre, dis-le sinon, je  pourrai pas sortir, mais c'est pas vrai, ça ne fait rien, dis-le quand même -cornélien- Le père insiste et passe au chantage, (véridique), si tu le dis, il va aller jouer avec sinon il ne sort pas. Alors je bafouille  quelque chose qui est ni oui ni non, peut-être bien s'il le dit, mais j'ai pas vu grand'chose...qui est interprété au vol comme un vrai oui. La partie de billes commence et je ramasse deux ou trois cents grammes de billes, que je n 'ai pas rendues. Je croyais l' incident clos, mais le lendemain le maître m'interpelle, ce soir tu m'attends à la sortie, j' ai à te parler, il paraît que tu as dit ...Panique,


 le soir, j'ai attendu quelques minutes décidé à faire un exposé total, le chantage, l'acquiescement très incertain de circonstance justifié par la revanche aux billes, j'ai attendu 5 minutes et j'ai détalé à toutes jambes. Pas de suite, on n'en a plus parlé, je suppose que le père avait dû se faire envoyer au diable, il le méritait bien. Mais j'ai traîné le remords, je n'avais pas dit oui mais pas vraiment non non plus et j'avais certainement perdu une deuxième fois la confiance du maître. Si ça avait été maintenant je suis effrayé des conséquences
Depuis, je suis très réservé sur la parole des enfants qu' "on ne peut pas mettre en doute", je suis effrayé parfois de ce qu'on peut leur faire dire, car un enfant a peur d'être puni s'il ne sait pas sa leçon, c'est à dire s'il ne dit pas ce qu'on attend de lui, l' enfant veut faire plaisir et aime qu'on lui souffle la réponse. J'ai entendu dans ma carrière des mensonges patents dits avec des accents incroyables de sincérité et des accusés à tort, ne savoir comment se défendre. Prudence donc.

Bonhomme Peti B craint d'avoir perdu l' estime de tous
     Mais Il a soulagé sa conscience
              Réconfortez-le vite
                        car actuellement
                                     Il évoque Villon
                                               "Et priez Dieu que tous nous veuille absoudre !"

 

jeudi 7 novembre 2019

chien, corbeau, grenouilles



    
Mon père, pourtant par ailleurs lucide et aux idées assez avancées sur la politique, la religion, le conformisme et le bourrage de crâne en général, était ferme sur certains points :

On se marie si on veut vivre ensemble et avoir des enfants.

Celle (je dis bien celle et non celui) qui vit en concubinage ou en union libre était vilipendée, on employait un vilain mot " vivre à la colle". La mère célibataire, la fille-mère, la honte, c' était ainsi à l' époque on ne parlait pas de "garçon-père" même si à mon avis il devait bien y en avoir un quelque part(sauf parthénogenèse).



Mon père convola en justes noces et Il fallait un toit à proximité du lieu de travail,ils louèrent un appartement dans une vaste maison, et là vient l' épisode du chien qu 'ils avaient laissé chez les beaux-parents pour ne pas encombrer le déménagement et le lendemain de celui-ci, le chien qui avait réussi à s'échapper était dans la rue et jappait devant la porte. Deux ou trois kilomètres seulement mais il ne savait pas lire le nom des rues et on ne lui avait pas donné l' adresse. Étonnant.





Les loueurs, étaient sans enfants, mais ils avaient des idées bien arrêtées sur l'éducation et en faisaient part à ma mère, ce qui la gênait un peu parfois. C' étaient des gens " bien - pensants. "

Lui était chauffeur de maître " pour un industriel qui exploitait le gypse de la région (sulfate hydraté de calcium qui chauffé donne le plâtre) - ne pas confondre avec carbonate de calcium, cette craie qui est aimée par la vigne, très présente dans le sous-sol de mon village viticole, je connais, ayant réuni une collection impressionnante de minéraux, en particulier le gypse sous toutes ses formes, fibreux, fins cristaux délicatement ciselés et surtout le "Fer de lance", un mille feuilles, vous le clivez, vous en avez deux et encore.

On montrait récemment à la télé en Amérique centrale des cristaux de plus de 10 mètres de long. Pas si transparent cependant que le quartz cristal de roche) mais je suis hors sujet et je reviens.



Je l' ai vu le propriétaire de la belle voiture, bien plus tard, lors d' une illicite pêche à la grenouille dans des prés clôturés, où des mares résultaient de l' effondrement de vieilles galeries d' extraction de pierre à plâtre, il apparut soudain et seigneurial déclara :"Que faites-vous dans MA propriété ?"

On en laissa tomber le seau et les grenouilles rentrèrent chez elles.



L' homme très proche de la nature qui m' avait appris la pêche à la grenouille, pour empêcher que ça saute trop dans ses seaux leur coupait habituellement la tête et j' ai constaté que même sans tête une grenouille continue à sauter...et même le canard maigre gagné à la Fête à Charly... alors quand on pense au bon docteur Guillotin, on frémit.



Je me souviens de pas grand'chose, un puits au fond du jardin, des loirs, c' était impressionnant, qui couraient sur un toit. Finalement, mon père décida qu ' une famille doit posséder sa propre maison et grâce à la loi sociale dite "Loucheur", il en prit pour 20 ans et plus.





Justement une maison petite mais jolie en pierre meulière venait de surgir des ruines d' une vieille ferme par l' art d' un maçon-promoteur qui achetait des vieilles pierres et édifiait puis vendait ses constructions.

Un homme écolo avant l' heure, qui construisait tout, par économie certainement plus que par écologie, en matériaux de récupération. Par exemple le dessus des marches de l'escalier d'accès aux chambres est fait d'une mosaïque d' éclats de marbre où l' on peut lire des restes de l'inscription "Ci-gît", l' origine ne fait aucun doute.

Et le chêne de la charpente porte les stigmates bien nets d'une utilisation antérieure.

Ce maçon, étonnez-vous était surnommé "La Goupille".

On n' en fait plus des comme-ça.



On déménagea, de la même façon que tout le monde à cette époque, on emprunte une charrette à un cultivateur complaisant, ils étaient nombreux, de petits exploitants, qui n' avaient pas encore recueilli la manne du jus sacré de la vigne, un peu de ceps, certes, mais aussi des pâtures avec de petites mares où nous recueillions, nous gamins, des tritons minuscules ou des salamandres.

Un peu de vigne mais aussi des pâtures avec de belles vaches qu' on rentrait le soir à l' étable pour les traire. Une dizaine passait chaque soir devant les portes de la nouvelle maison "loi Loucheur" et on pouvait juger de l' importance du troupeau de l' agriculteur-éleveur du haut de la rue,( maintenant finies les vaches et vive le champagne), en comptant les flac...flac..flac.....qui s' écrasaient sur les pavés en grès de la chaussée.



Quand c' était les chevaux, c'était mieux, on se précipitait avec pelle et balayette pour récupérer le précieux crottin salvateur aux rosiers, quant aux vaches, on n' allait quand même pas faire sécher les bouses pour les utiliser comme combustible ou en faire des revêtements de mur.



On ouvre, on entre, je revois tout, la voiture hippomobile, je revois l' entrée, la façade est belle, on entre, la maison est toute noire dans les pièces, déception, vite partie quand on ouvre une fenêtre sur une belle petite courette et que la lumière fut.

Et il faut chercher pour voir que c'est fait de de matériaux de récupération. Une cave voûtée, un grenier sous les tuiles, pas de garage mais on ne pensait pas pouvoir un jour posséder une auto, pas faite pour nous, seulement pour les riches, il en existait peut-être dix exemplaires pour deux mille habitants, je parle des autos, les riches il y en avait plus que ça, et on n' avait à ranger que la poussette à bébés devenue inutile, deux enfants c' est bien et suffisant, et une brouette.



On installa un poulailler, un clapier, on était réveillé par les chants des coqs qui compétitionnaient . On entendait les cot...cot...cot...co-dec et les oeufs étaient là. Pour nourrir les poules et le coq, on faisait des réserves de grains en allant glaner les épis oubliés après les moissons, les lapins c' était plus difficile, on devait aller à l' herbe avec une faucille le long des chemins et ces bêtes sont insatiables et bêtes, aucun effort pour se restreindre aucune compréhension de la situation.



Un problème, le chauffage, l 'élément unique était la cuisinière qui fonctionnait au bois ou au charbon, belle houille luisante, anthracite charbon presque pur mais trop cher, et on opte pour un agglomérat de débris ou poussière de charbon réunis en boulets ou briquettes, ou le bois, mais...



Au retour de l' école, j' appréhendais le "Jacques, tu me scies un peu de bois ". Dur avec la scie qu 'il faut souvent affûter, ce va-et-vient qui fait mal au bras, sci...i, sci...i,sc i...j' essaie l' onomatopée, et les grosses pièces qu' il faut fendre avec hache ou cognée. Chaque pièce de la maison était équipée d' une cheminée mais le tirage n' a jamais été optimisé et chaque essai se soldait par des nuages de fumée dans les pièces du bas. On se contenta de la bonne vieille cuisinière. On essaya à l'étage un poêle unique avec ramification de tuyaux dans les chambres, on faillit brûler la maison, on se contenta donc de bouillotes dans les lits et de gros édredons en plumes, on tremble dix minutes ensuite on se réchauffe.



On avait l' eau courante froide ...et pas chaude, pour la toilette du matin, seule source d' eau plus ou moins chaude la réserve bain-marie de la cuisinière, quelques litres. Mais bien évidemment pas de baignoire ou douche, luxe pour les riches à cette époque et le lavabo était trop haut pour ma petite taille. Parfois immersion décapage dans un baquet le dimanche matin. Par contre on disposait de toilettes extérieures (à la turque) nécessaires du fait qu' on ne disposait pas d' étable à vaches pour en faire office.





Le matin, -(la virgule me rappelle un vieux prof d' Histoire qui faisait son cours assis au bureau, en dictait une partie avec la ponctuation et quand l 'heure sonnait sur une virgule, on attendait le cours suivant pour finir la phrase jusqu' au point final), -donc le matin on tirait sur les minutes pour les allonger, saut du lit, passage rapide, très rapide, au lavabo, petit-déjeuner presto, béret sur tête (sans son pompon arraché par les imbéciles, espérance de vie d 'un pompon, même pas quelques heures.



Le dimanche par contre, toilette plus élaborée, parfois même dans un baquet à lessive, les beaux habits du dimanche, les souliers cirés et départ pour la messe jamais manquée les jours de distribution de pain bénit, meilleur évidemment que l' ordinaire et dont on pouvait espérer un deuxième morceau par accointance possible avec l' enfant de choeur distributeur.



Mon père était d' accord pour que j' aille à la messe mais de la à m' encourager à être enfant de chœur ... « Si tu veux y aller, tu y vas », très laconique…

Je l' ai été cependant, enfant de choeur, quand j 'avais 21 ans, au mariage religieux d' un ami de promotion quand on s' aperçut avec inquiétude que l' enfant de choeur prévu n' était pas là.



Le prêtre jeta un oeil circulaire sur l' assistance et, je m' en doutais, à cause de ma bonne mine, je me faisais tout petit, ça n' a pas manqué, son regard s ' arrêta sur moi. Mais...réticences.. « .je ne suis pas trop adepte ou pratiquant de vos rites, je vous le dis honnêtement ... » «  ça ne fait rien, moi-même, il fut un temps...et je suis sûr que vous aussi, un jour, vous aurez la révélation... »( ?, j 'attends encore...mais j' ai à peine dépassé les 80 ans, l' avenir m' appartient).



Alors, je fis l' enfant de choeur, pas difficile, pas la mer à boire ni même le vin de messe. Ce ne fut pas trop difficile, il me tendit parfois des instruments pour que je puisse à mon tour les lui tendre, il ne m' invita cependant pas à partager le vin. Pas grave, le matin, le vin blanc...et je me demandais si, quand je me marierais une pareille mésaventure arriverait, peut-être pas, mais je prévoyais cependant qu'il faudrait passer devant le représentant du Bon Dieu, ça n' a pas manqué, je m' en doutais, j' ai un don de prémonition incroyable.



Le dimanche on avait la possiblité d' assister aux Vêpres, j' y suis allé rarement car pas de pain bénit mais ça me fait une introduction pour la suite du récit.



Pause dans le récit : J' aime les Vêpres siciliennes de Verdi, à l' époque je connaissais déjà quelques oeuvres musicales, j' adorais à l' âge de 10 ans, le menuet de Boccherini par exemple, la valse triste de Sibélius et l'invitation à la valse de Weber-Berlioz pour les avoir entendues à la radio dans les rares pauses laissées par Tino on Rina et j' eus le bonheur de gagner dans une tombola à l 'école, un harmonica, tellement un ravissement que le soir j' avais les lèvres tuméfiées mais que je soufflais déjà les dernières rengaines à la mode.




Beaucoup plus jeune j' avais reçu un petit accordéon et fasciné par les sons qui en sortaient, je l'ai ouvert avec mon couteau pour voir comment ça fonctionnait, pour voir ce qu 'il y avait dedans, désastre total, les larmes, essais de recollage à la colle blanche, plein les mains, échec total de la restauration.



Tout ça pour vous dire comme j' aimais la musique, celle qu' on fait plus que celle qu'on achète. Le dimanche après-midi, plutôt que les vêpres, c 'était souvent, après rangement des beaux habits le bêchage du jardin et le transport des lourds arrosoirs d' eau. Dur.



Et le corbeau, dans tout çà . J' y arrive, lentement mais sûrement.




On faisait la lessive dans une lessiveuse (évident), système ingénieux par lequel la lessive remontait par un tuyau et redescendait en pluie sur le linge. On entendait quand çà bouillait et que le cycle se faisait. On ajoutait souvent des feuilles de lierre (qui contiennent des saponines détergentes et moussantes).

Le rinçage se faisait par un bac prévu à cet usage dans la cour avec eau courante. Le lourd problème était le poids de la lessiveuse à installer et descendre de la cuisinière.

On n' avait pas encore l' électricité mais on disposait d' une production locale de gaz d' éclairage. (Années 30).

On s' éclairait en bas par un manchon de gaz, lumière assez pâle et bruyante, en haut par des lampes à pétrole.

Notre mère nous trouva, un jour, en revenant de course, ma sœur et moi commençant un sommeil vers l 'au-delà, une casserole avait débordé et éteint la flamme, elle nous réveilla, on reprit vite nos esprits.



L électricité vint assez vite dans les années suivantes. Vous voyez, vous qui imaginez le si bon vieux temps, comme on était heureux en ce temps-là. Dites-le très vite.


Un jour, mon père revint à la maison avec un jeune corbeau peut-être tombé du nid, peut-être...toujours est-il qu' on le nourrit et qu' il devint un beau corbeau vigoureux. On lui avait installé une résidence mitoyenne avec le poulailler où on développa une belle couvée de mignons petite poussins jaunes dont un jour on constata en les recomptant qu' il en manquait plusieurs.
Enquête, soupçons vers le corbeau dont on comprit vite la tactique. Il appelait les poussins près des mailles du grillage et en faisait son régal. Indignation. On ne punit pas le corbeau, on ne va pas contre la nature, mais on décida de s' en séparer, on le mit dans un sac, on descendit à la Marne, pas pour le noyer mais pour le déposer délicatement dans les herbes ou roseaux et on revint.
A quelques dizaines de mères de la maison,on se retourne et ...le corbeau vrai membre de la famille était là, il marchait, il nous avait suivi. On rentra avec lui et quelques jours après mon père prit son vélo, cette fois, et l' emmena loin pour le rendre à une vie plus normale, on était certain, il avait fait ses preuves, qu' il saurait s' en sortir.
Cette fois, il ne nous retrouva pas. J' espérais pourtant.

La dame dont on avait été locataire s' intéressait à nous. Elle vint à passer à la maison porteuse de deux paquets, elle s' informa de nos santés, de nos progrès à l 'école etc... J ' avais hâte pour les cadeaux, d' abord celui destiné à ma sœur, une forme arrondie, j' avais deviné " une raquette de tennis ! " Pas de oui de confirmation, pas de sourire complice, bizarre, pourtant j' étais sûr.
On déballe : c' était un crucifix pour ma sœur qui avait atteint l' âge de la communion solennelle. Un froid dans l' assistance, merci quand même.
Deuxième cadeau, le mien, je reste muet, je ne devine rien et même, je me méfie. On ouvre, je sais que vous ne me croirez pas, c' était un martinet destiné à l 'éducation d' un petit garçon forcément mauvais par nature.
Plus que du froid, ça a jeté, du gel.                          JB