dimanche 3 juillet 2022

1940 Exode 6

Nous sommes donc à La Villedieu de Comblé dans les Deux-Sèvres (j'ignore laquelle des deux) dans cette grande maison où l'on nous a si gentiment accueillis. Bien logés, un potager cultivé et productif, un atelier de menuiserie où je ferai bientôt mes premiers essais. Pas de bruit de train puisque le camion fou allemand a bloqué les voies, mais ça ne dure pas, les voilà qui repassent de l' autre côté du mur de la chambre, réveil en sursaut, inquiétude, des convois d'une longueur qui n' en finit pas, soldats ou matériel militaire. Les habitants de la maison disent que depuis longtemps ils n'entendent plus les trains. Peine à les croire. Entre temps, un vieil homme, général - maréchal, a mis fin aux hostilités en signant   l' armistice, pas vraiment la paix des braves. Il a déclaré d' une voix chevrotante retransmise par toutes les radios qu' il faisait "don de sa personne à la France". Belle formule. Mon père qui connaît ses généraux, pour les avoir pratiqués en 17, bougonne et reste dubitatif. Pour ma part, je constate que ma République française, (la troisième, Président Albert Lebrun) que je vénère, je suis un pur produit  de l' école publique et de ses maîtres qui m' ont appris sa naissance, ses errements, sa fragilité, tout ce qu' elle a pu subir après sa première proclamation ( mais pourquoi lui en voulait-on tant, qui dérangeait-elle cette République ?), je constate qu' elle a muté, elle est devenue " Etat français", ça me fait un choc, d'autant plus que la devise, il ne s'agit pas de cet argent dont la culte va se développer très vite, mais de trois mots "Liberté Egalité Fraternité" (comment peut-on dire tant de choses en trois mots), a muté elle aussi pour devenir "Travail, Famille Patrie", que signifient ces trois mots, ils seraient mieux que les premiers ? tout cela demande réflexion et je me demande où ça va nous mener, je n'ai pas confiance, le fiston est aussi dubitatif que le père. On est à la Villedieu, on se renseigne, Laval est loin mais Niort est à quelques dizaines de kilomètres et le porte-monnaie est très plat, alors on y va, tout au moins les deux postiers de la famille, père et fille, vélo, train, auto ...peu importe, ils reviennent avec une petite avance pécuniaire, ils ont eu bon accueil à la Direction départementale de Niort où on leur a conseillé fortement d'essayer de rentrer chez eux. Décision prise, on rentrera comme on pourra, mais on rentre à la maison, si toutefois on en a encore une, that is the question, d'abord les deux postiers et si tout va bien, mère et fils suivront, c'est très sage et bien raisonné .Ils prennent donc, père et soeur, un train, en embarquant le vélo qui reste, il en faut un pour la tournée du facteur et  l' Administration n'en fournit pas à cette époque, le dernier avait été livré par le camion de  livraison de la Samaritaine. Le vélo n' arrivera pas, plus tard on recevra un avis de la SNCF disant qu'un vélo semblant nous appartenir par une plaque trouvée sur le cadre avec nos noms et adresse, avait été trouvé dans les décombres d'une gare, je ne sais où, et qu' il était à notre disposition. ( Une vraie épave qui ressemblait vaguement à un vélo, une ruine totale). Il était alors obligatoire de fixer sur la bicyclette deux plaques, l'une d'identité, l'autre, la plaque à vélo,  justifiant du paiement d'une taxe de circulation en vélocipède, on l'achetait au Bureau de tabac. La gendarmerie contrôlait sévèrement les vélos, faute d'autos en nombre suffisant, et ils faisaient du chiffre. Et on les craignait les gendarmes, toujours quelque part à épier le délinquant, par deux, à pied ou à bicyclette. Pas de pitié, le PV,  je t' aligne. On en avait une frousse. Etant gamins, on surveillait de loin leur silhouette, je crois qu'on avait peur de la prison, et sur nos vélos ralentis par des roues toujours plus ou moins voilées vu le régime qu'on leur imposait, c'était du rétropédalage vite fait  Bonne nouvelle . "Nous sommes arrivés, maison en bon état, pouvez rentrer". On y va!                           

samedi 2 juillet 2022

1940 Exode 7


    On s'était arrêté à bonnes nouvelles, "Maison debout, rentrez." Montée dans le train, avec notre petite valise, très légère. Anecdote. Je sais que vous les aimez. Lors d'une course au village, chez l'épicier-bazar, un soldat allemand était présent dans la boutique, il achetait je ne sais quoi, leur deutch-mark ayant un taux de conversion en francs très élevé, pourquoi ne pas en profiter. Il m'interpelle, achète un petit couteau-canif et me le tend. Un beau petit couteau avec incrustée dans le manche en bois, une boussole. J'adore les couteaux, j'en ai des dizaines, ce qui résulte des jeux enfantins, chacun avait son couteau, on allait dans les bois, on faisait des arcs et des flèches, on confectionnait des sifflets, il était impensable d'imaginer un gamin sans son couteau, et un couteau qui coupe, un vrai. Etonnement, ne rien accepter de l'ennemi, mais je comprends que ce n'est pas à moi qu'il offre ce couteau, je ne suis qu'un symbole, il l'offre en réalité, à son fils là-bas, qu'il n'a pas vu depuis longtemps. Ce serait cruel de refuser, j'accepte et son sourire est grand et en dit long. Je crains qu'il ne l'ait pas revu son fils. Quelques années plus tard,  j'avais grandi, j'étais à Laon dans le tram-funiculaire qui relie la ville basse et la ville haute, un soldat, américain cette fois, m'a présenté ouvert son portefeuille et indiqué, avec son accent "mes enfants, ma femme", j'ai regardé avec un grand intérêt peut-être seulement apparent, il m'a fait un beau cadeau, je ne sais plus, cigarettes  ou autre . J' en deviendrais grossier "Saloperie de guerre" et comment des hommes qui se disent responsables ne sont-ils pas capables de trouver des solutions à leurs problèmes, par vanité, sot orgueil, inhumanisés totaux. Mais, ce couteau qui n'était pas à moi, il m'a quitté bien vite. On monte dans le train, je l'utilise pour enlever la peau du saucisson casse-croûte, et en même temps je descends la vitre du compartiment et je lâche maladroitement le canif qui descend au fond de la porte ou fenêtre, impossible de le récupérer, il est peut-être encore dans les débris d'un wagon désaffecté, il a peut-être cherché à rejoindre son véritable propriétaire. C'était un signe, bons sentiments certes mais on n'accepte pas de cadeau de l'ennemi, tiens le toi pour dit. J'y pense parfois à ce petit couteau, il est dans le dossier "Souvenirs larmes à l'oeil". Train, Paris, Métro, mon premier Paris, mon premier métro, émerveillement, mais alors la vie a repris, tout est normal, si ce n'est ces uniformes verts partout et ces pancartes indicatrices en bizarres lettres noires  sur fond jaune. Hâte de rentrer. Train, une nuit encore passée sur un banc dans la gare d' une desserte locale qui n'existe plus (Esternay).  Et c'est la maison, la porte est intacte comme prévu. Je cours dans la cour voir si la petite poule naine était encore là. Non, je m'en doutais. Tristesse. La maison a peu souffert, c'est la maison d'en face qui a pris un obus, gros trou béant, sur notre maisons seulement des griffures par éclats, c'est tout, c'est rien. Des gens ont séjourné là, des objets ont disparu, il faudra faire l'inventaire, mais on est là, on est saufs. Cependant où est le poste radio dont mes parents avaient fait l' acquisition dans l'année avant l' exode, plus de mille francs d'alors, pas loin de la paye du mois. Mon père avait déterminé à la minute près le temps d'écoute journalière compatible avec les devoirs et leçons d'une bonne scolarité, comme il avait précédemment limité le temps de lecture par peur de fatigue cérébrale des enfants. Plus de "famille Duraton", plus de "crochet radiophonique," plus de Tino Rossi,, les bases culturelles de l'époque. Et voilà qu'allant emprunter un livre chez un camarade, un peu plus loin, je vois "Est-ce que je rêve?" notre poste, aucun doute, je l'aurais reconnu entre mille. Il enchantait l'espace sonore du voisin avec la belle voix de Rina Ketty, allez voir sa photo sur le net, elle y est, et elle était belle, et elle chantait bien " Je revois les grands sombreros et les mantilles, j'entends les airs de fandangos et seguedille..." pas chanson porteuse de message, ça n'existait pas encore mais sublime quand même . Course vers la maison, tu es sûr? Absolument à mille pour cent. J'y vais. "Mais qu'est-ce qui me prouve, Clovis, que c'est le tien". Mon père en vaillant soldat de 14 n'a pas battu en retraite et a ramené la boîte à chansons et à bourrage de crâne. Quelques jours après, on a décidé de fêter ensemble retour, maison intacte, poste retrouvé et on s'est souvenu avoir quand l'exode était prévisible caché dans le jardin sous quelques centimètres de terre, une bouteille de Champagne, cachée car on connaissait l'attrait des caves de Reims, lors de "la grande", pour la soldatesque. Sauvée de l'ennemi, verres, petits beurre Lu, on attend ravis, le beau claquement du bouchon . Rien !  On verse, un liquide huileux, infect. On ne  méritait pas ça . Lendemain, course vers la Marne et le pont, ils l'ont vraiment détruit et pas qu'un peu, restent les deux piliers, couchés, parallèles, soumis, désespérés. C'est d'un triste à pleurer.
                                                   

                                                                                        

vendredi 1 juillet 2022

Exode 8

Après l' exode


     Après l' exode, la vie reprit donc, difficile, il fallait assurer la maintenance de l' armée  d' occupation et se contenter du reste, les files d' attente de souvent plusieurs heures s' étirèrent devant les étals des commerçants pour un résultat bien maigre, les tickets de rationnement apparurent, la ration de pain  s' évanouissait dans le déjeuner du matin, le beurre ne s' étala plus sur les rares tartines, le café laissa sa place aux ersatz. L 'Etat prôna le "retour à la terre", une grande parcelle communale fut partagée en lots à disposition de qui voulait faire pousser ses pommes de terre, on en demanda une et on se mit au travail de défrichement. Vêtements rares, chaussures introuvables, pénurie générale, avec apparition d' un marché parallèle dit " noir " pour qui pouvait payer. Les kilos superflus fondirent, le look général de la population se modifia.  On savait que des gens étaient  enlevés de leur domicile et qu' on ne les revoyait pas, mais les mesures antijuives étaient mal connues dans le village, parfois des enfants nouveaux apparaissaient, on ne pouvait imaginer l' inimaginable.Le soir, le couvre-feu nous tenait à la maison. On vit apparaître une bizarre police parallèle, les miliciens, reconnaissables à leur habit bleu et leur béret. Un soir la porte de la maison s' ouvrit brusquement et mon père apparut livide, il ferma la porte à clef et tarda à reprendre son souffle. Après s' être attardé avec des amis à raconter des fadaises dans un "bistrot" quelconque, comme tous les hommes, ou presque, à l' époque en buvant des "canons"  (verres de vin rouge), il avait dépassé l' heure du couvre-feu et un milicien  l' interpella. Au lieu d' obtempérer, ne voulant pas partir en Allemagne, il se projeta  avec  sa bicyclette sur le milicien et sa bicyclette qui s' étalèrent sur le sol  et s' en était suivie une course poursuite dans la nuit autour des rues, qui s' était terminée par cette irruption brutale dans la maison. Le lendemain le milicien questionnait partout, enragé, voulant retrouver le "salopard" qui avait osé...Mon père fut même consulté par le monstre en bleu,  mais il n' était au courant de rien, bien entendu et ne put fournir aucun renseignement. 


    Anecdote musicale. Un soldat occupait la maison voisine,       m' entendant jouer de  l' harmonica, il m' interpella, me demanda mon nom, examina l' instrument et  expliqua à "Jakob "que seuls les allemands et en particulier ceux de sa ville savaient faire des harmonicas de qualité, marque Hohner bien entendu, et qu' il m' en ramènerait un à sa  très prochaine permission à Frankfurt (ou  Stuttgart, je ne sais plus) et il tint parole et me ramena l' instrument. Je le perdis vite, l' ayant prêté à un camarade stupide qui en joua pendant des heures de classe et se le fit confisquer. Comme l' histoire du couteau racontée précédemment, ne rien accepter de l' ennemi. En réalité, le souvenir vient de se préciser, il m' a demandé 20 marks (ou équivalent francs) au moment de la remise.

    Le  même  m' appela bientôt pour proposer à "Yakop" un jeu stupide qui consistait à poser la main ouverte sur la porte en bois de mon garage et à piquer le plus vite possible la pointe de son poignard dans les écartements successifs des doigts, sans piquer les doigts, Il était d' une habileté incroyable. Pour l' honneur de la France, j' essayai avec mon couteau et  n' ayant pas sa vélocité, je me piquai les doigts et saignai un peu. Stupidité totale, après, j' ai continué à m' entraîner sans témoins et j' améliorai la performance avec quand même quelques ratés et  de l' Urgo dans l' air.


    Je rejoignis les bancs de mon cours complémentaire,   jusqu' en classe de troisième, un bon enseignement général, sciences physiques et chimie incluses (au lycée, cette étude ne commençait qu' en classe de seconde).

    Anecdote :  Au Brevet Elémentaire, je fus interrogé en Histoire par une femme apparemment religieuse d' après son vêtement, à mon grand étonnement, questionné sur la Révolution française, alors là, je savais tout, le jeu de paume, Mirabeau, les femmes à Versailles ,La Fayette, la Bastille, les prêtres réfractaires, la Vendée, je soulignai que le clergé était un ordre privilégié qui percevait des impôts sur le pauvre peuple, elle m' arrêta alors, ne voulant pas en savoir plus, ma faconde  sur le sujet était telle qu' elle n' avait pas trouvé un espace pour en placer "une" ou  modérer mes attaques contre le clergé de l' époque révolutionnaire. A mon avis, c' était 10/10 ma note - sauf suspicion  d' anticléricalisme primaire, je plaisante bien sûr, elle était très réservée et convenable cette femme - pas sa faute - avec peut-être une optique autre que la mienne,sur l ' épopée de la grande Révolution française telle que me l'avait apprise, ma chère école publique, laïque.Effectivement sous Pétain fut abrogée une loi de 1904 qui interdisait aux religieux   d' enseigner dans le public et de fortes subventions furent versées à l' enseignement confessionnel mais c' est après lui  que furent votées toutes ces lois suc cessives  qui font prendre maintenant à l' Etat,la charge totale du traitement des maîtres de l' enseignement confessionnel et des  frais de fonctionnement de ces écoles.

    Et la vie continua, tant bien que mal

dimanche 1 novembre 2020

Jeunesse

Jeunesse de Jackely où es-tu ?   Que sont tes cheveux devenus ?

lundi 6 avril 2020

Souvenir de potache






Souvenir de potache et grosse émotion

    Un jeudi après-midi de 1943, avec un camarade on déambulait au hasard des rues de la ville de Laon et on vint à passer devant la "Kommandantur" siège du commandement allemand dans chaque ville. La guérite de la sentinelle de garde était bizarrement vide, le camarade se positionne (bêtement, ça va sans dire) à l' intérieur et prend la position figée qui convient, il sort, et à mon tour pour ne pas être en reste, je fais de même et singe la sentinelle, quand tout à coup je vois devant moi, une haute silhouette vert de gris, celle d' un officier allemand surgi de nulle part, qui me dit avec un fort accent :" Ket-eu  fou là ? "

panique, je bredouille, la pluie...s' abriter ... je me glisse lentement vers l' extérieur, je me fais mince  entre la guérite et l'uniforme, je parviens à sortir sous le regard pénétrant de       l'  homme qui ne riait pas du tout, et côte à côte, avec le camarade, on part lentement, l' allure dégagée, suivis des yeux par l' officier, jusqu' au prochain croisement, et à partir de là course éperdue à toutes jambes jusqu' au lycée où on arriva épuisés
.


Cette stupidité aurait pu entraîner des conséquences graves, passage à tabac ou pire encore,mais  l' homme a dû excuser une sottise de potache, je  l' en remercie encore, on ne peut pas confondre l' individu et le groupe. Mais, pas fini...

    

Le lendemain, j' arrive dans la salle d' étude, le surveillant me dit: "Tu dois aller chez le censeur, des gendarmes te demandent". Panique, ils m' ont identifié à la Kommandantur   qu' est-ce que c' est ? 
Entrée dans le bureau du Censeur, personnage glabre, froid, rigide, comme il sied à sa fonction. "JB, des gendarmes ont demandé à vous voir. Vous êtes sorti hier jeudi ? Oui, M. le censeur. Un gendarme en service
m' a dit connaître un de nos élèves, vous, il est votre correspondant, vous devez faire signer chez lui, à chaque sortie, votre bulletin de sortie. Oui...M. le censeur. Il s' est étonné de ne pas vous avoir vu depuis plusieurs semaines et pourtant j' ai là, je vous les montre, des bulletins signés. Confusion totale, bredouillage et aveu...oui, je les ai signés moi-même. S' ensuivit une leçon de morale et je fus amnistié, à condition bien sûr que ce soit la dernière fois. Oui, je m' y engage ...Merci M. le Censeur. "et soulagement, rien à voir avec la sottise de la guérite à sentinelle de la veille.

    

 Ce gendarme était originaire de mon village,  je lui avais demandé d être le correspondant chez qui je devais me rendre à chaque sortie (vraiment une autre époque), mais c' était loin et je n' aimais pas trop les gendarmeries, alors...


    Le jeudi suivant, je me rendis chez mon correspondant gendarme, bulletin en main, un peu circonspect, je fus accueilli par l' épouse " Vous ne vous rendez pas compte de votre comportement, imiter une signature et en plus...celle d' un gendarme...etc...etc..." (Sûr que celle d' un gendarme, j' admets que c' est fort coupable, celle d' un autre passe encore ...). Réaction à  l' adrénaline, sans en écouter davantage, je pris la porte et ne revint plus jamais. Mais, il me fallait redéposer chez le censeur le bulletin du jour, qui n' était pas signé. Qu' eussiez - vous fait ? Vous auriez comme moi imité encore une fois, la dernière, c' était juré (encore une fois), la signature du gendarme. Le censeur prit mon billet, vérifia qu' il était signé et homme intelligent admit pour véritable la signature en bas, sans manifester le moindre doute puisque j' avais promis de ne pas recommencer.


    Le jeudi suivant, je trouvai un autre correspondant, un tenant de bar qui était d' accord pour moyennant une petite consommation de temps à autre , déclarer sur papier être mon nouveau correspondant.


Je suis rétrospectivement encore tout ému

                              JB

   

dimanche 5 avril 2020

Grande frayeur

 


 

     Voyage dans le temps qui me ramène en l' an de grâce1950. Je suis dans un village de la vallée de l' Ourcq, comme son nom l' indique, où je suis "échoué " par la volonté d' un supérieur, qui a décidé qu' il me serait bon d' aller parfaire mes talents de pédagogue dans un monde très rural.Classe unique, tous les cours, une trentaine d' élèves plutôt sages et attentifs.                                                                                                                                

Hiver froid. Le poêle de la classe m' a joué des tours, bois d' allumage humide, alors les grands moyens, je verse dans le corps du poêle un grand verre d' alcool à brûler, rien, une minute après j' ouvre le haut du poêle et je me penche pour voir s' il reste une braise et là, je ressens un grand souffle une grande gifle lumineuse et dans une glace je vois un visage, que n' aurait pas renié le dernier des derniers habitants du plus profond de la forêt équatoriale.


  Pas de chauffage dans l' appartement coincé entre la mairie et l' école. Je ne tourne même pas, le soir la clé dans la serrure,

 je n' ai rien à offrir aux voleurs , après quatre années, où 90% de mon salaire, ridicule, ont été consacrés à ma pension complète (sauf petit-déj) . Ici, mes émoluements de secrétaire de la mairie, suffisent tout juste à payer mes cigarettes dont, à l' époque, je fais très ample usage pour chasser mon stress, et  l' essence du petit vélomoteur.  Je reviens à mon appartement froid, où un matin, dans le couloir du bas, je dus, pour rejoindre la salle de classe, enjamber un clochard qui dormait là, étendu par terre, deux litres vides à côté de lui expliquant son profond sommeil. A midi, il était parti et dès ce 
jour, je résolus de fermer ma porte, le soir à double tour. Mais, attendons la suite...   



Quelques jours, après l' incident  signalé, réveil anxieux en pleine nuit, des bruits de pas, et même de plusieurs pas, le clochard est revenu, non,   j' ai fermé la porte. Et çà se rapproche, c' est dans l' escalier, livide et le coeur à 150, je saute du lit, je prends position dans l' angle opposé à la porte dont je guette  l' ouverture, décidé à défendre chèrement ma vie, et puis plus, rien, ils sont partis. Je sors de la chambre, personne, pas de traces.  Lendemain, la nuit, ils n' oseront pas revenir, et bien si, ils sont revenus, ma peur est vaincue, je sors, lampe électrique à la main, l' autre munie d' un solide gourdin. Rien. Mystère entier. Matin froid, j' endosse mon manteau bleu tout neuf, qui m' a coûté presque un mois de salaire et ma main passe au travers de ma poche, plus de poche, je vais à ma valise en bois, sans roulette, pour en sortir mes gants faits de laine et je vois sur le dessus, près de la serrure, un trou de 1 ou 2 cm de diamètre, bien rond, tracé au compas, ridicule pour un voleur, débile,  elle n' était pas fermée à clé. et je commence à croire à des stupidités de fantômes pas bien dans leurs têtes.                                 .                                                                                         ???



Forte tension nerveuse, la nuit suivante, cette fois c' est l' apothéose, ils marchent dans la chambre. Lumière, et je vois une colonie de loirs qui s' empresse de déguerpir en passant par un trou dans le mur qui permettait à un tuyau de poêle virtuel d' évacuer sa fumée dans une cheminée. 

 Soulagement, ce n' est que ça. Ce sont de gentilles petites bêtes inoffensives, comme de petits écureuils avec leur queue en panache. 


Je résolus de vivre en bonne intelligence avec eux, je m' en accommodai et leur fit même don du reste de mon manteau bleu. Mais attends, l' histoire n' est pas finie. Je reçois une visite, le meilleur ami, vous savez celui à qui on raconte sans retenue aucune, toutes ses petites aventures en échange des siennes. En permission dans son service militaire il s' était empressé de me rejoindre sur son vélo. Petits gâteaux, saucisson sec, une bonne bouteille, peut-être deux car les confidences c' est parfois long, la nuit bien avancée, " je couche où ? "  Bonne question comme on dit, je n' y avais pas pensé. Voilà, facile, je descends mon matelas, je le mets par terre pour toi et moi je dors sur le sommier, confort oblige pour l' invité.


Et on dort à poings fermés. 


Au milieu de la nuit, je suis réveillé par un hurlement horrible, lumière dans la demi-seconde et je vois un individu hagard, le bras tendu et au bout de ce bras, un loir qu' il tenait dans sa main. Et un énorme rire, me prend encore maintenant,                                                          je ne peux  l' arrêter.                                               


Hélas, l' ami n' est plus là pour le partager.





Mon baccalauréat


   

          
 
          
Le baccalauréat autrefois
 


II se passait en deux étapes en deux années consécutives. Première partie examen général , je le passai en 1944 à Château- Thierry dans la grande salle de la Mairie. J' étais venu la veille, sur un vieux vélo et je fus hébergé chez ma soeur, postière à cet endroit, mais...dans la soirée, on entendit des bruits, pas trop lointains, de bombardement et on fut invité à gagner les abris. Partout, on avait recensé les caves "abris" susceptibles       d' accueillir et protéger les habitants, de telle sorte qu' on risquait de finir sous des tas de décombres, à mon avis, il était mieux de s' allonger dehors sur le sol avec prières aux anges gardiens.

Après quelques heures dans   l' abri, on regagna la chambre, et le lendemain, avec un gros déficit de sommeil, je me rendis au lieu de la convocation espérant que l' examen serait reporté (un tunnel de chemin de fer proche avait subi un bombardement par les forces alliées).  Erreur d' appréciation, l' examen eut lieu, une dissertation en particulier sur la littérature du XVII ème siècle, je possédais mon sujet mais mes yeux se fermaient et j' en oubliai un,le principal, la gloire du pays, à la sortie tout le monde saluait l'opportunité qui nous avait été offerte de louer la Fontaine, le grand fabuliste local,j' avais parlé de tous les autres, "la racine de la bruyère boit l' eau etc.." Je l' avais oubliée la célébrité locale. Désespoir. Admis quand même.


 Deuxième partie, ce fut l' apothéose. Je ne  craignais pas l' examen étant bon élève, avec une scolarité cependant perturbée par les bombardements d' avril 44, des nuits passées dans les sous-sols du lycée faisant office d' abri, des lendemains marqués par l' absence de camarades externes victimes des bombes déversées sur la ville, la vision des maisons éventrées, désastre total. Revenons à l' examen, j' étais tellement sûr de moi  que je ne pris pas même la peine de lire entièrement le texte du problème de physique et que je fis se balancer un pendule dans un champ magnétique allant de haut en bas alors que l 'énoncé disait de bas en haut d' où inquiétude à la sortie mais j' avais fait la totalité des maths, donc admis quand même à l' oral et pas un oral pour rire, un vrai examen à but éliminatoire et non de repêchage.
  On nous autorisa donc à quitter le lycée de Laon seuls, (habituellement on sortait le jeudi dans l' après-midi, quelques heures, sauf "colles" et promenades surveillées ), et je pris le train pour Lille avec seulement de quoi payer mon billet aller-retour, rien d' autre. On verrait bien. Je   n' étais pas le seul dans cette situation, à Lille, on se posa la question où va-ton passer la nuit ? On pensa se faire héberger au lycée, refus net et sans appel, on projeta de faire le mur pour entrer dans le lycée et  rejoindre l' infirmerie sans se faire remarquer, on l' avait déjà fait une fois à Laon, mais pas de mur à escalader, tout fermé, tout clos, déception, alors on déambula comme avec   l' ami Bidasse à deux ou trois, les autres avaient des adresses pour leur hébergement, on resta à deux, et la nuit vint, l' un des deux (ou trois , je ne sais plus) trouva la solution, on se renseigna pour savoir s' il existait un asile de nuit pour clochards. On trouva l 'asile, on s' allongea parmi quelques miséreux, sans se déshabiller et avec beaucoup de craintes de toutes sortes, vous les imaginez. Au matin on nous servit un café et le ventre vide depuis la veille à midi, on rejoignit le centre d' examen.  Premier interrogateur, un professeur de philosophie, bien installé sur sa chaise
qui me demanda si l' analyse devait rendre raison à la synthèse dans les sciences expérimentales (ou quelque chose d' aussi passionnant). C' est alors que je sentis une tempête dans mon ventre, un cataclysme,  et demandai à courir aux toilettes où j' arrivai une demi-seconde avant le désastre total . Je revins, on changea le questionnaire, car je pouvais être soupçonné de tricherie, je répondis  n' importe quoi à je ne sais quoi car 
j' étais loin de la philosophie  pour laquelle habituellement pourtant 
j' avais un  faible et de bonnes appréciations , mais la tempête interne     n' était pas apaisée, j 'allai en chimie où on me demanda un exposé sur le méthane que je connaissais de A à Z ou plutôt de M à E, mais j' étais paralysé car le méthane accentuait dans mon ventre son tourbillon et je ne savais même plus la signification du mot, je craignais la Berezina, et je bafouillai pas grand chose de bien audible. 

Je ne savais rien, je ne voyais plus rien, je me demandais dans quel monde j' étais, non nourri, malade, défaillant, désespéré total , sans vêtement de rechange, sans argent, plus rien dans la tête et la suite des interrogations ou plutôt interrogatoires fut le même désastre et le même martyr. J' obtins quand même, je me demande comment, je n' y croyais plus,  mon titre de bachelier, mais je n' ai pas le parchemin ayant omis de le réclamer un an après, par esprit de vengeance contre l'institution, j' étais un peu hors norme dans ma jeunesse. J' ai dit gardez-le votre papier sans mention, je mérite mieux que ça, je possède un simple petit document rose, une attestation provisoire.  Je rêve souvent que je retourne à l' école et que je  parviens enfin  à décrocher un beau diplôme vantant mes capacités.
On a tous des moments de vie difficiles comme celui-là, où on se demande ce qu' on fait sur cette terre, mais  il fut un temps où  c' était  vraiment par trop répétitif.
                              JB